L'échange avec des pairs mis à mal lors de séances difficiles d'analyse de la pratique ainsi que l'accompagnement d'une étudiante en fin de cursus de psychologie du travail m'ont convoqué à répondre à la question du métier. Répondre à la question du métier pour soi ou un groupe de professionnel en analyse de pratique oblige à venir croiser, dans le temps de l'échange, les dimensions personnelles,impersonnelles, interpersonnelles et transpersonnelles. Je ferai donc ici moi aussi des croisements qui ont vocations à proposer ma réponse à la question que se posent étudiants (et professionnels), celle de s'y retrouver dans le métier, voir même, "d'y croire".

La présentation du DVD de Marc Bonnet "Cheminement en psychanalyse", ma participation à un jury de psychologue du travail et le remarquable ouvrage d'Yves Clot "le travail à coeur - Pour en finir avec les risques psychosociaux" sont devant moi sur ma table de travail m'invitent proposer rapidement ces quelques croisements. Des croisements entre trois métiers exposés dans leurs artefacts: psychanalyste (un DVD), enseignant (un mémoire de fin d'étude) et psychologue du travail (un manifeste). Je suis saisi par les correspondances, comme si l'engagement à toujours remettre l'ouvrage sur le métier, a chercher l'émergence du sujet, à lui offrir de se contempler dans le produit de son travail exigeait de s'engager sur les mêmes voies. Même si les objets d'études ne sont pas les mêmes (la maladie psychique, l'activité de travail) je retrouve le même engagement du déchiffrage pas à pas et du refus de laisser des questions en jachère.

C'est sans doute, la vidéo de Marc Bonnet qui m'a poussé à faire ce post tant il insiste sur l'importance d'une lutte contre l'hygiénisme. Un hygiénisme de la pensée qui se traduit par la sélection des apprenants dans les sociétés analytiques , les manuels d'inventaire des pathologies et des cliniques et enfin les modalités figées d'analyse des pratiques des analystes. Refuser ces écueils normatifs devient alors une pratique qui s'incarne dans des exigences d'une métier-apprentissage sans fin : entretenir des controverses professionnelles et en accepter le prix, ouvrir le métier à la pluralité des parcours, se placer dans un processus permanent d'apprentissage.

C'est sous la plume d'Yves Clot depuis toujours en lutte contre "les lignes Maginaux de la santé au travail que sont les versions autorisées et les discours convenus" que j'en résumerai les enjeux "L'un des principaux acquis du genre clinique que nous faisons, quand on parvient à tenir bon sur le cadre, c'est que la qualité du travail au contact du Réel est par nature, définitivement discutable".

Trouver du plaisir donc, dans le déplaisir d'un travail de redéfinition jamais achevé du travail bien fait nous place au contact des histoires transmises, des anecdotes, des rapports aux outils... et parfois d'une certaine haine car comme le note Joubert "l'héritage est un double mouvement de soumission et d'appropriation". La question du genre professionnel, de l'appartenance à un héritage, de la dimension transpersonnelle du métier impose le double mouvement de reproduire et de se reconnaitre dans les instrumentations réalisées.

Les controverses professionnelles convoquent l'histoire , les histoires en mobilisant des dimensions qui ne se recouvrent pas: l'activité, la tâche, le groupe. Des processus spécifiques, articulés et non superposables, "espaces du sujet, des liens interactifs, et espace du groupe" souligne Kaës.

C'est dans la production d'outils, d'artefacts qu'avec Rabardel nous trouvons un soutient à notre clinique par la définition d'un continuum d'une activité qui transforme le rapport des sujets au monde et en conditionne le développement. En refermant chacune de nos rencontres avec les travailleurs par la question des règles de métier construites ( ou à venir) lors de notre rencontre, nous cherchons à l'opposé de la prescription, à maintenir un pouvoir d'agir sur le contexte de travail. Il ne s'agit pas de pédagogie, mais plutôt d'un travail associatif, de représentations et de symbolisation ou tous les membres de l'équipe sont convoquées. Ce n'est pas la précision des mots qui importe mais celle des situations évoquées, rapportées. Cet engagement dans 'l'analyse minutieuse des événements convoqués nous impose un cadre ou tous les participants détiennent une partie du savoir. L'objectif étant de travailler le dispositif méthodologique convoqués par tous les participants (moi y compris) présents et contribuer à le développer et de maintenir son efficience. Car nous reconnaissons avec Kostulki "que ce qui use ou rend malade dans le travail, ce n'est pas d'avoir beaucoup de travail mais de pouvoir le réaliser de façon acceptable". Ce que Clot résume "nous ne sommes guère adaptés, contrairement aux apparences, à seulement vivre dans un contexte. Nous sommes plutôts faits pour fabriquer du contexte pour vivre."



"Le métier de Psychologue du Travail trouve sans doute là son lest : donner l'occasion à ceux qui travaille de montre à nouveau ce dont ils sont capables quand ils ont si souvent dû y renoncer, sinon sous les formes factices du conformisme organisationnel" Ainsi, "Le travail bien fait, par définition discutable mérite bien cet effet de refondation".

Refermons ce billet avec quelques mots de Bonnet " Pour être un humain, il est important d'etre engagé. Un humain non engagé à s'engager est un humain qui ne peut pas survivre"... Le travail bien fait exige alors qu'on construise et qu'on entretienne un espace vivant ou on peut soutenir l'effraction de la parole du collègue, du pair "quand on se parle en vérité avec quelqu'un, c'est pas vraiment cool... et on aimerait que ses collègues soient tout gentil tout doux en permanence... on devrait travailler à supporter un travail actif entre nous".

Travail  à coeur