arbre détouréAlors que je travaillais sur deux projets de formation à destination des seniors dans l'entreprise, deux étudiants en école d'administration me contactèrent pour un entretien. Leur travail d'enquête de terrain portait sur les dispositifs d'évaluation de la personnalité dans une optique de recrutement.

Ce qui me frappa dans leur démarche, ce ne fut pas tant le sujet de leur enquête que les éléments retenus pour construire la problématique de la sélection. Pour ces deux têtes blondes, les enjeux du recrutement semblaient être "d'évaluer l'inné ou l'acquis" et de déterminer "quelle part de la personnalité resterait stable et quelle autre part pourrait être changée par l'entreprise".

Au delà d'une réponse circonstancielle sur la structure de la personnalité, l'organisation des traits et leurs arrangements dynamiques, cette question à la fois brutale et froide sur le recrutement me laissa dans un certain malaise.

Je fus tout d'abord déçu. Comment peut-on arriver sur le marché du travail en étant culturellement si démuni? J'ai été attristé de les voir si peu porteur d'un projet de vie, de la volonté de tenir une place parmi des pairs, de confronter leur héritage à un collectif de travailleurs. Il me semblait qu'ils acceptaient d'être choisis dans ce qu'ils avaient de plus intime et de l'offrir à l'organisation pour "être transformés". Mon injonction à rencontrer, avant toute journée de recrutement, leur futurs pairs et à témoigner d'un désir de métier, de se reconnaître dans une oeuvre et de la porter au devant des autres semblait lettre morte.

N'ayant pas connu les lycées, les boites à bac, j'ai passé mes examens scolaires patiemment dans la filière technique du CAP au DESS. Si bien que d'aussi loin que je me souvienne, mes diplômes étaient la confrontation "victorieuse" de mes représentations avec la réalité d'un métier porté par les enseignants ayant ou étant en poste dans une organisation du travail. Je n'étais jamais autant que ce que je voulais être. Tout mon apprentissage de métier c'est fait par les cours techniques mais aussi par le décodage précis et continu des blessures des mains des profs techniques, de la fatigue d'un prof en cours du soir, du porté de son costume, du travail de ses silences qui étaient autant d'indices précieux d'un futur de professionnel qui ne se révélait de médiatisé par le corps souffrant de l'homme de l'art. Profs au Cnam ou ancien de chez Telemécanique, leur travail tordait les mains, fatiguait les yeux et courbait le dos.

Et si ces deux étudiants attendaient du psychologue l'explication du test, l'invitation à trouver une faille, une issue dans cet avenir implacable ou la biologie avait déjà distribué les cartes de leur avenir? D'après la révélation de leur "inné" ils seraient ou non les cadres de demain? Insupportable! Comment donc, ne pas les comprendre, et les inviter à développer, à apprendre ce que travailler veut dire... mais comment s'apprend le sens du travail?

Alors que je met en forme ma formation sur le tutorat/référent professionnel, Je rejoins les conclusions que Bernard Masingue ébauche dans son rapport sur l'importance déployer le tutorat des seniors. Alors qu'il met en avant la compétence reconnue des tuteurs comme détenteurs d'une expertise professionnelle, ainsi que leur participation à la démarche qualité de l'entreprise, j'aurai aimer le voir développer le management intergénérationnel et sur l'apprentissage de la diversité . Peut-être aurait-il pu même substituer l'idée de management intergénérationnel pour celle d'école intergénérationnel du travail où l'on apprendrait à déployer son action dans toutes les dimensions du personnel au transpersonnel. Il ne s'agirait pas tant de performance de l'organisation que celle du collectif. Le rôle du tueur serait alors d'apprendre à penser et travailler par modalités et espaces de controverserses professionnelles.

Il y aurait une réponse à la problématique du recrutement de ces deux étudiants, une alternative à l'arbitrage entre l'inné et l'acquis par la reconnaissance d'une compétence à la collaboration, à la mise en oeuvre de l'intelligence de la pratique...faites de déstabilisations constructives et du droit à l'erreur et à l'aventure d'une pratique en devenir.