Devant moi, aussi haut que le plafond le permet, juste devant ma table de travail, une dalle informatique. Noire et plastique, au bout d'un imposant pied d'aluminium. Elle me surplombe lorsque je suis assis à mon poste de travail. Il est midi quand je l'allume. Une journée comme beaucoup d'autres. La joie de retrouver mes vieux collègues; quelques poignées de mains échangées et commence le va et vient incessant de mes yeux sur cet immense écran. Un peu comme la navette d'un métier à tisser, mon regard file à toute vitesse du haut en bas de l'écran décodant chaque ligne, observant chaque image. Je scrute, je mémorise, je m'invente des histoires possibles, je me prépare à mettre en image la vie du monde. Mon corps se tend, je le sens, je suis prêt à travailler. Car on peut me parler, me téléphoner, griffonner un plan de montage, rien n'arrête se mouvement de gauche à droite qui balaye les 12 partitions de l'écran. Ce sont les sources continues du flot des images qui se déverse, depuis le plafond. Sur la partie gauche de l'écran, deuxième rangée, deuxième colonne, les images tournent en boucle jusqu'au prochain envoi. Ainsi un train déraille à répétition, pendant 10mn une star salue son public avec le même geste, une tornade écroule un immeuble qui se redresse aussitôt pour retomber à nouveau.

 Je fais mon travail : je mémorise, j'interprète, je fouille dans le réseau, je charge, je colle, je choque, j'insert, je bouscule, j'habille, je titre, j'envoie.

Au début j'ai cru à un mauvais rêve, mon corps s'est engourdi d'un coup, mes yeux sont devenus sec. Une image fantôme, la fatigue prématurée ou le petit coup de faim de 15h? Je poursuis mon travail. Mais encore une fois la jeep s'arrête en feu contre un trottoir. Un militaire en sort, titube en état de choc en direction de la caméra. je ne vois pas son visage. Il y a de la poussière, la caméra tremble. il s'écroule, seul dans le cadre de l'image. La caméra fait un gros plan. Sa chevelure noire, son front ensanglanté, ses épaules me font face. Il est la, à même ce sol qui ressemble à une piste. Un sursaut, brusque, violent, le décolle du sol et le pousse un peu sur le coté. Un autre coup de feu le pousse dans le même mouvement. Il ressemble plus à un sac qu'à un combattant. Il est mort, bien mort. Mort depuis quelques minutes déjà mais les sursauts ne cesseront pas tout de suite, hors champ quelqu'un continue, fait feu.

Je voudrai faire comme si je n'avais rien vu. Comme ce matin, quand j'ai passé la tête par le rideau de ma chambre. Le soleil était si intense que j'ai fermé les yeux immédiatement. C"est alors que les paupières closes, je pouvais voir, tout surpris, l'image inversée de la réalité qui m'avait aveuglée. Les immeubles et la rue étaient là en blanc et noir, je les avais vus, saisis, imprimés, mémorises. Pourtant j'aurai juré ne rien avoir aperçu.

Je nous ai regardé ainsi, frappés, mourir sous les balles sans rien pouvoir faire. Il y a 20 ans, j'ai vu la mort en gros plan dans les yeux d'une ménagère protégeant sont fils des balles sur Sniper Alley...

Rassurons-nous, la prochaine guerre se fera sans image.

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Cette vignette pour évoquer la pénibilité du travail sous ces aspects informels, dans les interstices de l'organisation du métier, dans les zones d'incertitudes.

Pour aller plus loin sur la question renouvelée de la pénibilité du travail, je vous propose de vous rendre à :




L'association APPORT vous invite à sa prochaine conférence

le samedi 16 novembre 2013

de 9h00 à 12h00

Amphi G du Centre de Langues Vivantes, Campus Universitaire 38400 Saint-Martin-d'Hères

Pénibilité physique, pénibilité mentale: comment la mesurer et la prévenir?



De quoi parle-ton? Que dit la législation? Quels outils? Quelles actions? Explications, témoignages de professionnels, débats

Venez échanger et partager vos connaissances, vos expériences, et vos points de vue sur cette importante question d'actualité.