Eric Drutel

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mardi 15 mai 2012

Analyse de la pratique, psychanalyse et représentations collectives

L'analyse de la pratique en institution exige du psychologue de faire des liens entre les mécanismes psychiques qui agissent l'équipe et les réponses qu'un métier partagé autorise. Il est intéressant de repérer comment le collectif pense les situations vécues, c'est à dire, les représente. Ensuite, d'envisager quelle sont les voies utilisées pour un retour sur le terrain.

Françoise Feder(2006), dans "Traitement institutionnel et processus psychanalytique : le travail du psychanalyste à l'écoute du matériel institutionnel" envisage des éléments de réponse dans le champ psychanalytique par l'étude des contre-transferts . Il ne peut y avoir d'élaboration de groupe sur la dynamique institutionnelle que par des réunions interprétatives ayant pour objet "l'interprétation du transfert verbalisé au patient" expose Feder. Travail de perlarboration qui engage le psychologue tout comme les membre professionnels, il vise à créer de nouvelles modalités d'échanges en tissant des liens entre une situation éprouvée, le passé des relations au patient, ainsi qu'en distinguant les itérations.

Le travailleur social, l'accompagnant joue alors le double rôle d'outil de la pensée et d'agent de développement tout à la fois. Feder(2006), montre que c'est le professionnel engagé dans une élaboration de son contre-transfert qui révèle et renouvelle les conflictualités à l'oeuvre. Ainsi, par des insights il comprend ce qui l'agit et envisage, dans l'espace et le temps de la pensée collective, de nouvelles modalité d'échanges avec le patient.

Ce travail nous invite à renouveler de nombreuses question sur l'analyse de la pratique :

La nécessité de produire des traces de l'activité pour conduire à une analyse des situations de travail? Dans le travail de Feder, l'usage de la vidéo vient à point nommé pour provoquer un choc. Cependant l'usage des outils de captations son ou vidéo pose de vastes question d'énnonciation ( cadrage, langage des images, du montages) et de droit des personnes ( intimité, archivage, discours). La production d'un discours situé peut être provoquée par des consignes du SOSIE (Clot 2008), l'entretien d'expliciation (Vermersh 2006) , les controverses de métier par les outils ou l'activité instrumentée ( Drutel 2008, 2012) permettant de contourner ces impossibilités tout en déclenchant par les échanges dialogiques le développement des locuteurs et du collectif.

Mais ces artifices renouvèlent la question du collectif de travail pour le psychologue : comment pense le groupe? Je pense qu'à travers la question de l'usage de la psychanalyse, c'est bien la question de la représentation sociale qui est posée par Feder qui cherche à identifier des processus à l'oeuvre en faisant l'hypothèse que les conflictualités propres à l'individu se retrouvent dans les conflictualités du collectif ( Dubosq et Clot 2010).

D'autres auteurs nous alertent sur ce phénomène. La lecture des travaux de Jodelet ou Moscovici nous permettent de poser un premier repère. Chaque fois qu'un événement survient, il génère une rupture (de l'ordre des choses) éprouvée par celui qui en fait l'expérience. Pour être communiqué, il faut faire appel au sens : l'éprouvé corporel mais aussi les outils symboliques stabilisés dans une société. Ainsi chaque fois qu'un savoir est généré, il devient une partie de la vie collective (Moscovici 2009). Le collectif dispose alors d'un répertoire d'événement représentés qu'il peut mobiliser en situation de travail (Clot sur le genre). Cela nous permet, avec Dejours d'envisager le rapport collectif au travail sous l'aspect de la ressource et non du manque : l'acte traditionnel efficace.

Mais, nous avons toujours à résoudre la question de comment pense le groupe. On comprend déjà que les connaissances qui entrent dans le domaine commun révèlent une autre structure que la démarche scientifique qui repose sur un système. Il s'agit plutôt de la construction de représentations de la réalité organisée en un réseau cohérent (Moscovici 2009). D'ou l'intérêt de se focaliser sur la communication entre les membres du collectif faisant que quelque chose se travaille pour être transmissible et utilisable. De faire en sorte qu'éprouvés et sentiment convergent vers quelque chose d'individuel qui peut devenir social.

Ce qui devient intéressant pour le psychologue, c'est alors de comprendre comment on fabrique quelque chose de nouveau. Le milieu professionnel est un milieu qui change, dynamique, sans cesse en renouvèlement mais qui ne peut se réaliser sans stabiliser pour un temps des savoirs. C'est la connaissance (ce que l'on retient des savoirs) qui va permettre le travail collaboratif.

Dans le cadre d'une démarche d'analyse de la pratique, n'y a t il pas dans la formulation et le contenu des questions du groupe vers le sujet analysant, à repérer les instruments mobilisés (culture, symbolisation, mémoire, concepts théoriques) pour comprendre d'une manière renouvelée comment l'institution organise sa réalité et offre ou contraint ces usagers, malades et soignants?

mercredi 09 nov. 2011

Travail intellectuel et usage du corps

Haruki Murakami, en 2007 écrit un livre témoignage sur son activité quotidienne de coureur. Son "Autoportrait de l'auteur en coureur de fond" ( Murakami 2009) tisse des passerelles entre l'activité d'écriture et celle de la course de fond.

Nous y voyons une illustration littéraire rafraîchissante sur l'activité, le geste, l'engagement du corps dans le métier. Cet ouvrage revisite sous l'aspect d'un témoignage intime et émouvant les liens permanents entre activité intellectuelle et contrainte du corps.

Les extraits que je vous propose peuvent nous éclairer sur les approches collectives du traitement des TMS, les travaux de Clot et Fernandez (Clot et Fernandez 2005) sur les stratégies d'opérateurs.

Retrouvons Murakami...

La course est une expérience paradoxale : on court pour faire le vide et dans le même temps être plus présent au monde. Je cours moi aussi trois fois par semaine et l'expérience se renouvelle à chaque fois : courir est une fuite hors de soi pour au final s'y retrouver. La course à pied pour quelle soit supportable invite de sportif à réaliser un équilibre psychodynamique (Dejours 2000) fait de rituels, de violence physique et de contrôle psychique.

Courir ouvre l'esprit et endurci le corps, parce que, comme tout homme qui apprend un métier, le talent n'est rien sans la persévérance. Le travail d'écriture comme tout métier relève d'une Métis, une intelligence de la pratique qui engage le corps et l'esprit dans un dialogue sans cesse renouvelé. Murakami explique lors d'une interview que le talent est peu de chose sans l'apprentissage de la concentration, de l'astreinte quotidienne à sa table, de la capacité à tenir la distance. C'est à ce prix que l'on devient écrivain que le métier rentre dans le corps.

Extraits :

"On apprend naturellement concentration et persévérance quand on s'assoit chaque jour à sa table et qu'on s'exerce à se mobiliser sur une question. Un travail très semblable à l'entraînement musculaire... on doit sans cesse transmettre l'objet de sa concentration à son corps, on doit être certain que ce dernier a profondément assimilé l'information nécessaire afin de pouvoir écrire quotidiennement... et se concentrer sur le travail en cours. Et progressivement on étend les limites de ses capacités...Chandler a un jour avoué... qu'il s'obligeait à s'asseoir à sa table chaque jour sans exception, un certain nombre d'heures, et à demeurer là, seul, la conscience en éveil... Grâce à ce dressage sévère, Chandler se donnait la force musculaire nécessaire à son travail d'écrivain professionnel et renforçait tranquillement sa volonté... Pour moi, écrire des romans est fondamentalement un travail physique... Un fois que vous essayez de vous y atteler, vous comprenez très vite que ce n'est pas une mission aussi paisible qu'il y paraît. Le processus tout entier - s'asseoir à sa table, focaliser son esprit à la manière d'un rayon laser, imaginer quelque chose qui surgisse d'un horizon vide...- tout cela exige beaucoup plus d'énergie, durant une longue période, que la majorité des gens ne l'imaginent...Même si le corps n'est pas en mouvement, à l'intérieur de soi s'opère une dynamique laborieuse et exténuante."

A travers les mots de Murakami se déploie et se réalise l'activité de l'écrivain bien au delà du visible. L'auteur s'explique avec le métier, nous donne à voir le réel de son activité. L'activité d'écriture implique une stratégie d'usage du corps bien en amont de l'acte de produire du texte, et se poursuit bien après le travail à la table dans l'entrainement exigent et continu du corps à subir la pression, à tenir la distance, à vaincre la fatigue.

C'est le cadeau de Murakami de nous offrir cette rencontre honnête et dépouillée avec son métier d'écrivain. Nous nous retrouvons apprentis, écoutant un maître qui tente de transmettre "un genre professionnel" (Clot 2005) celui du travailleur intellectuel. Car "l'activité est une épreuve subjective où l'on se mesure à soi-même et aux autres pour avoir une chance de parvenir à réaliser ce qui est à faire. Les activités suspendues, contrariées ou empêchées doivent êtres admises dans l'analyse" (Clot 2008). Le chercheur nous invite, psychologues du travail, syndicalistes, RH, managers à ne pas réduire le métier qu'au visible et au mesurable. Ainsi que l'explique Murakami, une journée de travail commence bien avant l'arrivée au bureau et se prolonge et se ramifie dans les sphères sociales et intimes.

Cette approche nous invite à renouveler notre regard sur métier. La compétence, cette aptitude à mobiliser le bon geste technique au bon moment ne rend que partiellement compte des stratégies que déploient les travailleurs pour se rendre disponibles au métier, être prêts à agir, disponibles.

La question de l'usage du corps nous invite à élargir la notion de parcours professionnel par la "capacité" à agir (Zimmermann 20011) maintenue tout au long de la vie par les travailleurs. C'est bien cette complexité du rapport au corps qu'explicite l'ANACT dans ses recommandations sur la préventions des TMS : "''Ces gestes, ce sont à la fois des mouvements ou des postures, mais ce sont aussi des connaissances de stratégies à suivre selon les situations de travail, c’est enfin du sens donné aux actions dans le métier. Lorsque le mouvement est trop contraint, trop rapide, sans récupération, lorsque les apprentissages sont insuffisants, lorsque l’activité n’a plus de cohérence dans le collectif de travail, alors les gestes professionnels sont empêchés et deviennent pathogènes. Les affections (épicondylite, syndrome du canal carpien, hernie discale...) sont les résultats visibles et tardifs des expositions.''"

Cependant, dans les entreprises, la réductibilité des TMS à une formation sur gestes et postures semble avoir de beaux jours devant elle... C'est que la question de l'usage du corps relève de l'intime. D'héritages de savoir-faire et de modalité de transmissions ritualisées.

C'est pourquoi "l'autoportrait de l'auteur en coureur de fond" est un livre précieux.

Murakami

mercredi 05 oct. 2011

Manager la diversité pour booster vos PME?

Avec une telle accroche "marketing", on ne se croirait pas sur un blog de psychologue du travail...et pourtant.

Le colloque d'hier à Grenoble, organisé par l'EM Grenoble et l'AFMD m'a interpelé. Par la présence d'intervenants de qualité qui ont su décloisonner les discours et les jargons en proposant des ouvertures à l'action collective au sein des PME/PMI : on citera les interventions de Nadia Hamadache, Bruce Roche, Jean-Luc Gaidon.

L'exposé de Nadia Hamadache replace le débat dans son contexte européen : celui de la libre circulation des membres, et donc de leur droit de vivre et travailler dans la communauté.

La consultante examine les deux modèles qui soutiennent ces actions : celui de la lutte contre la discrimination puis celui de la promotion de la diversité. Son travail s'étaye par références aux articles de Loi (Aubry '98; Directives "races et emploi"; 16 XI 2001...) et d'une critique de chacun des modèles que le législateur propose. Ainsi les auditeurs sont invités à dépasser les querelles entre les tenants "Colour Blind" et ceux de la différence "ethno-raciale". Le but étant de proposer une nouvelle approche basée sur une critique de ces modèles : hiérarchisation des critères, recréation d'identité rivales, mise en distance du droit, non remise en cause du système discriminatoire, "essentialisation" sociale. L'approche de Madame Hamadache est de définir une "invention Française de la diversité" qui articule ces deux modèles dans une approche dynamique : les approches ne s'opposent pas mais se complètent et se juxtaposent. Ainsi, selon différents temps de vie au travail, s'articulent "égalité des chances", "égalité de traitement", "diversité".

Cette voie offre de sortir d'un universalisme des théories et nous permet de d'aplanir le terrain pour tenter de construire une approche moins utopiste. Se posent alors les questions qui dérangent : quel bénéfice y a t-il à manager la diversité dans les PME/PMI de demain?

On notera que l' on retrouve cette articulation dans le label de l'AFNOR "Diversité"... en rappelant encore la difficulté, voir l'impossibilité de mesurer la diversité dans l'entreprise. Mais il s'agit là d'un autre débat.

Ce colloque se proposait donc de penser et de proposer des supports adaptés qui permettent d'appréhender le plus largement possible ce qu'est la diversité dans l'organisation du travail. On soulignera de nombreuses approches exposées : une série d'ouvrages réalisés par l'AFMD et un dispositif d'e-learning.

L'atelier proposé par Bruce Roch "Déploiement d'une politique de gestion des âges dans l'entreprise" propose de penser la diversité dans l'entreprise par le paradigme de l'âge "dans lequel tout le monde peut se reconnaitre". Rappelant que 2012 sera l'année EU du vieillissement actif au travail et dans la société, il propose comme support un ouvrage de référence édité par l'AFMD et l'EM Strasbourg sous la direction d'Emilie Bastiani Guthleber Ph.D. Cet abécédaire décode et re-contextualise le lexique du RH par une relecture qui articule définition du dictionnaire, droit, littérature, exemple de terrain et une invite "aller plus loin" qui propose de complexifier les notions proposées. Le chercheur trouvera dans les renvois de quoi apaiser son envie de dépasser premières définitions proposées.

La bonne idée prend la forme du programme d'e-learning exposé par Jean-Luc Gaidon. Ce chef d'entreprise, membre du CJD joue franc jeu et rappelle "que ça ne doit pas être la mesure de la diversité qui doit être l'objectif" et que manager la diversité est aussi une affaire d'engagement personnel du dirigeant. "Si on ne sait pas trop ce qu'est le management de la diversité", tant les formes discriminatoires peuvent être nombreuses, le manager va ainsi être aidé pour trouver ses réponses à "sa volonté de sortir des circuits traditionnels". Outre une volonté de voir la société autrement, il souligne "que la diversité est un élément différentiateur" bénéfique à la compétitivité de l'entreprise. Constatant une grande différence de maturité chez les PME/PMI, le CJD guidé par Jean-Luc Gaidon - dans le cadre d'un partenariat avec l'AFMD - construit un outil, en accès libre sur la toile pour "partir de la base", "faire des liens" et "prendre le dirigeant à rebours des représentations et solutions vers lesquelles il irait".

Cet outil, bientôt en ligne n'est pas une boite à solutions toutes prêtes mais prend réellement l'utilisateur à contre-pied lui offrant une prise de distance nécessaire pour penser sa situation. Le programme met en scène deux associés travaillant au développement de leur entreprise et confrontés à des arbitrages courants dans le travail d'un manager. Ces exemples sont issus de cas pratiques étayés recueillis par l'équipe du CJD et de l'AFMD.

Le résultat n'est pas un outil qui promeut une utopie mais aborde le management de la diversité sous une forme contingente et c'est ce qui en fait toute sa valeur : celui qui s'engage dans cette voie doit penser en terme de durabilité, de performance différée, il va donc adapter son entreprise dans le temps, faire évoluer sa structure. Suivant cette même approche contingente, ses auteurs reconnaissent qu'il y a des contextes dans lesquels la politique de la diversité est plus favorable que d'autres. C'est l'autre richesse de cet outil : de constater, de penser et à terme d'élaborer collectivement des hypothèses adaptées.

Pour conclure sur cet outil d'e-learning, le management de la diversité est une action exigeante qui impose de penser un cadre de travail strict et d'accompagner toutes les personnes de l'organisation du travail dans ce processus. C'est une démarche systémique et mature de l'entreprise qui associe les collectifs de travailleurs. Elle se construit par étapes et doit être pensée comme dynamique. Chacun des items proposés par l'interface peut remplir des mois d'interventions en psycho ou en socio du travail...

... L'intérêt de ce colloque pour des psychologues du travail ou des sociologues de travail est de proposer un terrain "moins chargé" que celui de la prévention des risques psychosociaux dans lequel il est possible de parler de prospérité de l'entreprise, de concurrence, de bénéfices en même temps que projet de société tout en évitant la pensée unique.

Avant de refermer ce billet, soulignons un document très complet "panorama des PME" du CJD qui fait le point sur ce qu'est une PME en 2011. Ouvrage réalisé par le CJD et Gilles Le Blanc.

jeudi 29 sept. 2011

Tous étaient frappés!

Quel est le travail d'équipe en institution? Quelle est sa fonction?

C'est en filigrane la question qui tramait la séance d'analyse de la pratique que j'ai animé dernièrement. Ce qui en fait pour moi une séance remarquable c'est la mise à nu d'un étrange phénomène : qu'est ce qui pousse un professionnel, éducateur, directeur, chargé d'insertion à laisser l'équipe éducative de coté, pour faire un "pas de deux", et tenter "en solo" de résoudre un problème avec la personne dont l'équipe a la charge? Même si il s'agit de "micro-événements" dans la vie de l'institution et que rien n'est arrivé, il demeure que les personnes frappées par cette "ensorcellement" témoignent dans l'après coup d'une charge anormale de soucis ou d'un sentiment d'isolement, en tout cas, "d'un quelque chose qui ne vas pas de soi" qui s'est produit.

Le cas exposé par un participant nouveau venu dans le métier peut dans un premier temps paraître une erreur de jeunesse. Il évoque sa peur et sa souffrance de s'être retrouvé convoqué dans un face à face qui l'emmena buter contre le cadre de l'institution.

Le groupe l'écoute et s'y reconnait : Nous sommes au mois d'Aout, l'encadrement est moins nombreux mais le travail sur le chantier est toujours là. Un mot lâché par Hubert, travailleur en insertion, fait mouche. Dans le couloir devant la machine à café il évoque la montée en force de ses pulsions suicidaires. Et voila notre témoin exposer au groupe en analyse qu'il proposa tout de go à Hubert d'en parler dans son bureau. Puis les séances d'aide sociale devinrent en quelques jours des séances de soutien psychothérapeutique "il fallait l'aider, je ne pouvais pas le laisser comme cela. Ca fout la trouille". Tout en se tournant vers moi, m'expliquant qu'il a bien conscience de ne pas être psychologue, il détaille au groupe l'organisation mise en place conscient que "cela allait au delà de ses fonctions initiales"... L'encadrement de retour de congés, mis fin à cette pratique peu de temps après.

L'équipe surprise des paroles d'Hubert analyse la situation. Personne n'a jamais eu avec lui un échange sur le suicide... Le tour de table qui suivit nous montre alors que tous ont vécu cette expérience, voir, la vivent toujours. Tous furent frappés, un jour par un mot, une expression, un geste qui se joue de l'interdit et qui les entraine. Il y a des mots qui "enferment", qui nous "laissent perplexe".

Le groupe reconnait alors que ces mots agissent sur les individus encadrant avec force. Performatifs, ces mots scandés aux travailleurs sociaux les ensorcellent et les éloignent prisonniers, du reste de l'équipe éducative : suicide, folie, schizophrénie... tout un vocable provoquant la stupeur. C'est l'imaginaire qui débarque et paralyse. Il ouvre la porte aux fantasmes de l'équipe, parents ou amants tout puissants engagé dans une lute contre "le mal". C'est le désir, la séduction qui est à l'oeuvre et qui vient "travailler" l'équipe. Il était presque possible d'entendre, j'ai voulu le sauver, l'aimer, j'en avais besoin...

C'est l'équipe en analyse, en offrant à tous ses membres un droit à la parole et un espace d'écoute bienveillant et privé, qui s'attribue alors la force de déjouer le sortilège! Ce qui se dira lors de cette analyse appartient à l'équipe, ils sont enfin entre eux...Tour à tour des éléments "refroidisseurs" du désir sont évoqués : tentative de symboliser ce qui s'est vécu mais aussi dans un éclat de rire du groupe, la dimension primaire du désir et l'attirance sexuelle. Cet habillage du désir permet de le manipuler, d'y réfléchir, de le partager en étant contenu. C'est un paquet.

Le cadre de l'institution est à nouveau évoqué et la dynamique qu'il organise au sein de l'équipe... le nouveau venu conclura la séance par un "j'ai compris à quoi ça sert ces réunions" . Tous accueillirent cette parole comme la reconnaissance d'une nouvelle compétence, il devenait l'un des leurs.

Je souhaiterai retenir deux choses :

La fonction du groupe en analyse est bien de pouvoir élaborer des formules d'intégration du désir acceptables. Il s'agit de reconnaître en la travestissant plus ou moins - selon ce qui est supportable d'entendre- la réalité d'un désir et d'analyser son écart par rapport au principe organisateur de l'institution, du métier, des missions. Dans le témoignage fournit par chacun des membres de l'équipe s'élabore et se partage des solutions pour éviter l'aliénation du travailleur par rapport au groupe en examinant les possibilités acceptables de "travailler" se désir en étant dans les missions de la structure.

On pourra avec Fustier reconnaitre que pour un observateur, tout cela peut paraître d'une extrême banalité. Hors ce qui compte c'est justement la mobilisation au coeur de l'équipe. C'est le processus , le mouvement d'élaboration qu'a pu soutenir le nouveau venu qui a créé l'élément différentiateur, organisateur de l'équipe des professionnels. Le groupe se transforme en équipe et les actes individuels ne sont pas une collection mais incarnent le projet de l'institution. Un projet qui n'est pas figé dans des règlements mais qui permet de faire des essais si le groupe en discute : il s'agit là de construire et de transmettre une identité professionnelle. L'identité du professionnel de l'insertion n'est pas de rejeter le désir, mais semble d'être de trouver des voies "de bonnes pratiques" pour le travailler.

Je vous invite à poursuivre cette réflexion sur les écarts entre les positions individuelles et "les bonnes pratiques professionnelles" construites par le groupe à la lecture du chapitre sur le travail du désir et la sanction de l'écart dans cet ouvrage: 9782100082568FS.gif

mercredi 07 sept. 2011

La femme qui n'avait pas de nom...

Joseph ouvre à peine la porte de son bus que déjà elle s'y engouffre en l'apostrophant "Ca va Joseph?". Les yeux dans le vague, elle chemine au fond du bus. La route n'est pas très longue jusqu'au chantier d'insertion mais déjà les autres travailleurs le questionnent "comment s'appelle t-elle déjà, cette étrange personne?" Elle est pourtant là depuis deux mois mais la colle ne prend pas.

Toute la journée, elle fait fi des interdits du chantier et quitte son travail pour aller fumer, prendre des pauses... le groupe la regarde comme une étrangère. Pourtant elle est sympa, voir hyper attachante. Son histoire est une succession de malchances : famille, milieu, enfants tout y est. Malgré l'empathie du groupe, la colle ne prend décidément prend pas. Le personnel de la structure se sent plus parent qu'éducateur. Personne n'est à sa place...

Lors d'une séance très animée ayant pour sujet les limites de la structure par rapport au cas de cette personne, deux participantes, un peu épuisées lâchent provocantes "Quelle soit là ou pas, c'est pareil"... Elle n'a plus de nom et maintenant la voilà qui disparait. Etrange!

Cette séance de travail avec l'équipe fut particulièrement intéressante et offrit la possibilité d'examiner les possibles de l'action collective : quel est le rôle de cette structure par rapport à l'insertion sociale/professionnelle, quel est le levier que chacun peu actionner et qui prend sens dans la demande de cette personne... Bien sur, l'équipe ne vas pas la laisser tomber. La parole libérée sur son cas permet à l'issue de la réunion de se "dégager", de comprendre ce qui se passe et de retrouver sa place. "Chacun à sa place, et les mêmes règles pour tous" entendis-je comme si on retrouvait le sol sous nos pieds. Et surtout d'aller à nouveau parler avec Thérèse et confronter ce qui est important pour elle avec ce qu'il est possible ou non de réaliser dans la structure. Il y aura à nouveau des possibles...

Lors de cette séance résonnait les propos de Joseph Rouzel dans son livre "La supervision d'équipes en travail social" à propos du social et de la jouissance. La vie en société marche "au pas" dit-il.

Qu'est ce que c'est que porter un nom? N'est ce pas avant tout porter un "non"?

Dans cet exemple, s'illustre que l'accès au social, l'insertion sociale, n'est possible qu'au prix d'un renoncement à la jouissance sans entraves. Les lois des hommes construisent des interdits (à l'inseste par exemple) qui permettent à chacun de soutenir l'incomplétude douloureuse de notre origine, de la séparation avec la mère. En échange il y a une place pour chacun, un nom. Le désir, le projet de vie en communauté naitra autour de l'interdit. Ainsi, dans ce chantier d'insertion, tenir les règles (manifestes ou tacites du groupe) , les accepter c'est porter un nom. L'enjeu n'est pas de produire en quantité, de satisfaire une production mais bien de soutenir un cadre...

Se dérobant à toutes règles, malgré ses sourires, Thérèse n'avait plus de nom, elle s'effaçait. Nous n'étions plus dans le théorique, dans les grands penseurs, illustres psychanalystes. On était dans le réel et quelque chose était à l'oeuvre, elle n'avait plus de nom.

Et comme dans le travail social tout est en lien (tout se transfert?), il a fallu à tout le personnel reprendre courageusement la parole, libérer les échanges pour démêler tout cela et en parler. Pouvoir évoquer des émotions aussi fortes n'a pu être possible qu'en se détachant de l'expérience vécue. La parole a eu fonction de réfréner la jouissance du groupe éducatif. Non, ils ne sont pas tout puissant et ne peuvent sauver tout le monde. Cette parole permet par le langage de retrouver une posture tenable. Ainsi, l'équipe a pu partager ensemble la douleur de ne pouvoir "sauver tout le monde".

Cette mise à découvert du désir de l'équipe permet de faire surgir du nouveau. Il y a eu a travers ces échanges un nouvel élan, une nouvelle impulsion. Ni parents, ni divins, le groupe de professionnels dégagea, lui aussi, par ses renoncements, de nouveaux possibles, de nouvelles pistes...

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jeudi 01 sept. 2011

Comprendre les personnes autistes

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Alors que l'ANESM lance une consultation nationale sur l'autisme et les troubles envahissant du comportement, l'autisme reste une maladie très peu connue en France. Une amie ayant un fils autiste a du retourner aux USA pour avoir une prise en charge acceptable de son jeune enfant. Les publications en français sont encore rares et le vocabulaire pas encore bien "stabilisé" : Asperger, autisme de haut niveau, autisme avec handicap mental... autant de vocables dont les champs se recoupent mais qui définissent des réalités de vies très différentes pour la personne et son entourage.

La semaine dernière, j'ai du prendre des décisions importantes quant à la prise en charge d'un adulte de mon entourage supposé souffrant d'un syndrome d'Asperger. Face à ce handicap, comment comprendre ce qui est important pour la personne? comment se représente-t-elle le monde? qu'est-ce qu'elle souhaite faire de sa vie?

Si il y a un ouvrage qui peut poser les premières pierres d'un accompagnement, c'est celui de Peter Vermeulen. L'ouvrage date un peu (1999) mais l'auteur parle vrai. Au fil des pages, le lecteur comprend peu à peu les difficultés à vivre des personnes attentes d'Asperger. Bien souvent, les dons, les connaissances encyclopédiques, le langage choisi dont font usages ces personnes masquent une réalité de vivre au quotidien dans un monde violent et incompréhensible... Rien ne remplace la clinique ni l'expérience au quotidien pour saisir l'étrangeté de cette maladie et les solutions thérapeutiques n'existent pas. Ce manuel permet outre de comprendre la perception de la personne autiste mais surtout des pistes pour communiquer et rendre notre monde supportable. Leur développement dépend avant tout de nous et de notre capacité à communiquer différemment.

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mardi 30 août 2011

"Travailler sans les autres"

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Le petit bijou de ma rentrée, c'est le "Travailler sans les autres" de Danièle Linhart. Pourquoi un bijou, parce que (page 31), l'auteure déploie une nouvelle analyse des enjeux du pouvoir dans l'organisation ainsi que des divisions sociales : la thématique du don. Elle permet de situer le travailleur et son action dans une problématique plus large, dans le rapport avec la société dans son ensemble. Danièle souligne "l'ambiguité majeure de l'organisation du travail : là où la prescription vise la production d'un bien ou d'un service à valeur marchande, celui ou celle qui travaille est en fait engagé dans la production d'un monde... un mouvement dynamique à travers lequel l'individu intègre progressivement le souci de l'activité d'autrui".

Voila un coin enfoncé dans notre perception encore trop étriquée du monde du travail. Elle nous offre l'opportunité de repenser les oppositions entre métier, public/privé, par ceux qui ont encore la chance d'avoir un métier qui intègre l'activité sociale et s'y définit comme une activité du don.

lundi 18 juil. 2011

Le projet d'établissement, un document essentiel pour un métier rendu possible!

arbre détouréIl y a de cela une année, un directeur d'institution, me disait qu'il était heureux de voir "qu'on en avait fini de cette mode de l'écriture"... "et qu'on passait enfin à des problèmes organisationnels". Je me retrouvais dans la même situation, en juin 2011, alors que je participais à un débat contradictoire portant sur mon évaluation externe d'un établissement. La directrice m'annonça, tout de go, "C'est bien mignon mais j'ai des préoccupations de terrain bien plus sérieuses à gérer que de fabriquer un document de plus!"

Mes actions, durant cette année scolaire 2010-2011 m'ont fait maintes fois éprouver une réalité de terrain tout autre... une réalité qui pourrait creuser un faussé entre les exigences des dirigeants de structures et les attentes des salariés.

Demande d'agrément, formulaires qualité, pages internet retraçant l'histoire héroïque du fondateurs de l'institution, pléthores de données chiffrées sur la vie de la clinique, agréments, compte-rendus et bilans... les documents qu'une structure s'engage à produire sont nombreux et théoriquement disponibles à tous. Que penser devant les demandes des évaluateurs de tous poils à produire encore et toujours plus? Effet de mode ou réelle utilité?

Pour le dire simplement, d'un coté l'équipe de direction souhaite toujours plus travailler "à la qualité" et de l'autre " des papiers, toujours des papiers à remplir, et pendant ce temps là, on fait pas le travail" grognent les salariés. Une injonction à produire des documents lisibles et ciblés, argumentés, de hauts niveaux de diagnostiques qui créent en retour une exigence, celle d'avoir des réponses quand les arbitrages de métier se font difficiles.

Une réponse qui tarde à venir bien souvent parce qu'une collection de documents ne tient pas lieu d'élaboration sur l'activité de la structure. Il ne faut pas confondre processus et résultat. L'analyse des enjeux et des pratiques n'a pas vocation à rigidifier le travail prescrit. Les attentes des membres de la structure sont plutôt vers un inventaire des possibles, un répertoire professionnel.

C'est dans cette voie que les injonctions à produire de l'écrit se placent. Encore un fois, c'est en attaquant le métier, en ouvrant avec TOUS les professionnels la boite noir de leur activité que l'on peut sortir de ce paradoxe. Pour expliciter en quoi "on fait pas le travail", il faut comprendre avec les pros ce que c'est que "faire le boulot".

Les voies pratiques sont nombreuses : travail d'élaboration sur les objets techniques, démarches "brown paper" en groupe de recherche-action, m'ont offert cette année une loupe suffisamment puissante pour décortiquer gestes techniques et postures. Et au coeur de cela, le plus important, les arbitrages de métiers.

Etre un pro, c'est avant tout, faire des choix! A tout moment. Le geste professionnel, celui de l'infirmière, de l'éducateur, de l'AVS, de l'assistante à domicile et du directeur n'est observable que dans une infime partie. Ils sont dans une large mesure invisible à l'oeil nu. C'est en travaillant sur le détail, sur le micro, et dans l'explicitation qu'apparaît l'important à écrire, le vraiment utile aux autres et à soi-même.

Par exemple : Le moment d'administrer un placébo au malade qui ne trouve plus le sommeil ou aider un vieux monsieur à prendre sa douche ont étés cette années des moments privilégiés pour comprendre l'importance en amont, d'une élaboration commune sur les missions de la structure.

Ou s'arrête le bon bon geste? De quoi témoigner? Qu'écrire sur le cahier de liaison ? Qu'est ce qui fait sens? dans le cadre de mon service, qu'est-ce que la normalité et la pudeur? Que faire les interdits alimentaires? Notre "projet éducatif est-il pas un trop le notre et pas assez le sien? " Voila les questions auxquelles ont abandonne les travailleurs que j'ai rencontré si on ne prend pas le temps, dans l'année, de se réunir et de faire le point sur la mission de l'établissement, son histoire et ses valeurs.

Si le professionnel du lien ou du soin peut compter sur les formations théoriques, la culture de métier, l'apprentissage informel à la machine à café, la mémoire du groupe d'éducateurs, qu'est ce qui va unifier sa pratique? On peut entendre par unifier le fait de créer un pont solide entre les attentes de la personne souffrante ou handicapée et les injonctions d'efficience auxquelles le professionnel doit répondre.

Le projet d'établissement demeure un outil qui permet encore et toujours de reconnecter les éléments disparates et de rendre le pouvoir d'agir aux professionnels. Sans cela, le travail est empêché et l'institution souffre.

Bien sur, inviter des usagers, des assistantes, les stagiaires, les médecins, les administratifs pour réfléchir sur le "qu'est ce qu'on fou là" peut paraître de l'utopie quand "tout le monde se prend la tête" pour tenir les délais et rentrer chez soi bien assez fatigué...

Il faut rappeler que le travail d'écriture du projet d'établissement est un travail nécessaire avant tout pour le quotidien. C'est parce qu'on "sait ce qu'on fout là" que le travail est rendu aux professionnels de la structure.

Pour le fond, il est toujours possible de construire facilement des demi-journées d'élaboration sur un aspect du métier... pour la forme des documents, je vous propose deux lectures:

1- Tout d'abord, les travaux en ligne de l'ANESM

Dans ces travaux de l'ANESM sur le PE/PS, on trouve de quoi matérialiser durablement cette activité d'écriture et d'élaboration sur les missions.

L'ANESM conseille que dans ce travail les principales thématiques à traiter, "les incontournables" , "sachant que la pondération entre ces thématiques, l’importance relative à leur accorder dépendent essentiellement de la nature des enjeux auxquels est confronté l’établissement".

Je considère que les données que l'agence propose de fournir aux travailleurs sont les indispensables d'une activité collective "l’histoire et le projet de l’organisme gestionnaire ; ␣ les missions ; ␣ le public ; ␣ la relation avec les parents, la famille et l’entourage ; ␣ la nature de l’offre de service et son organisation ; ␣ les principes d’intervention ; ␣ les professionnels et les compétences mobilisées ; ␣ les objectifs d’évolution, de progression et de développement".

Autre point important, l'ANESM exige, "pour qu'il y ait un réel usage" la production du document sous deux formes l'un de 30 pages avec annexes, l'autre plus court reprenant "les éléments principaux et les objectifs d'évolution" ayant pour but de "mettre en exergue l'identité de l'établissement car le PE a une vocation de communication" pour " faire figurer les objectifs sous forme de fiches/actions".

2- L'ouvrage de J.-R. Loubat "Elaborer son projet d'établissement social et médicosocial."

ll constitue un guide méthodologique qui peut permettre, sinon une feuille de route, mais d'étayer une discussion avec un consultant sur les passages obligés et la qualité des documents à élaborer lors de son action de terrain.

En guise de conclusion, je souhaiterai témoigner de la réalité des bénéfices de ce travail d'écriture mis en forme par les auteurs évoqués.

Permettre aux travailleurs sociaux ou sanitaires de répondre à la question du "qu'est ce que je fous là" c'est rendre la complète mobilité à leur geste technique, qu'il soit réel ou symbolique.



Le document produit à valeur d'un repère dynamique qui permet non pas de restreindre le champ des gestes possibles mais d'en élargir la palette. Quand on prend soin du projet d'établissement, l'amélioration est presque immédiate, en quelques semaines, les pages se remplissent et l'activité des travailleurs se déploie...

...

mardi 12 oct. 2010

Les plus jeunes et l'emploi... vers quelle culture de métier?

arbre détouréAlors que je travaillais sur deux projets de formation à destination des seniors dans l'entreprise, deux étudiants en école d'administration me contactèrent pour un entretien. Leur travail d'enquête de terrain portait sur les dispositifs d'évaluation de la personnalité dans une optique de recrutement.

Ce qui me frappa dans leur démarche, ce ne fut pas tant le sujet de leur enquête que les éléments retenus pour construire la problématique de la sélection. Pour ces deux têtes blondes, les enjeux du recrutement semblaient être "d'évaluer l'inné ou l'acquis" et de déterminer "quelle part de la personnalité resterait stable et quelle autre part pourrait être changée par l'entreprise".

Au delà d'une réponse circonstancielle sur la structure de la personnalité, l'organisation des traits et leurs arrangements dynamiques, cette question à la fois brutale et froide sur le recrutement me laissa dans un certain malaise.

Je fus tout d'abord déçu. Comment peut-on arriver sur le marché du travail en étant culturellement si démuni? J'ai été attristé de les voir si peu porteur d'un projet de vie, de la volonté de tenir une place parmi des pairs, de confronter leur héritage à un collectif de travailleurs. Il me semblait qu'ils acceptaient d'être choisis dans ce qu'ils avaient de plus intime et de l'offrir à l'organisation pour "être transformés". Mon injonction à rencontrer, avant toute journée de recrutement, leur futurs pairs et à témoigner d'un désir de métier, de se reconnaître dans une oeuvre et de la porter au devant des autres semblait lettre morte.

N'ayant pas connu les lycées, les boites à bac, j'ai passé mes examens scolaires patiemment dans la filière technique du CAP au DESS. Si bien que d'aussi loin que je me souvienne, mes diplômes étaient la confrontation "victorieuse" de mes représentations avec la réalité d'un métier porté par les enseignants ayant ou étant en poste dans une organisation du travail. Je n'étais jamais autant que ce que je voulais être. Tout mon apprentissage de métier c'est fait par les cours techniques mais aussi par le décodage précis et continu des blessures des mains des profs techniques, de la fatigue d'un prof en cours du soir, du porté de son costume, du travail de ses silences qui étaient autant d'indices précieux d'un futur de professionnel qui ne se révélait de médiatisé par le corps souffrant de l'homme de l'art. Profs au Cnam ou ancien de chez Telemécanique, leur travail tordait les mains, fatiguait les yeux et courbait le dos.

Et si ces deux étudiants attendaient du psychologue l'explication du test, l'invitation à trouver une faille, une issue dans cet avenir implacable ou la biologie avait déjà distribué les cartes de leur avenir? D'après la révélation de leur "inné" ils seraient ou non les cadres de demain? Insupportable! Comment donc, ne pas les comprendre, et les inviter à développer, à apprendre ce que travailler veut dire... mais comment s'apprend le sens du travail?

Alors que je met en forme ma formation sur le tutorat/référent professionnel, Je rejoins les conclusions que Bernard Masingue ébauche dans son rapport sur l'importance déployer le tutorat des seniors. Alors qu'il met en avant la compétence reconnue des tuteurs comme détenteurs d'une expertise professionnelle, ainsi que leur participation à la démarche qualité de l'entreprise, j'aurai aimer le voir développer le management intergénérationnel et sur l'apprentissage de la diversité . Peut-être aurait-il pu même substituer l'idée de management intergénérationnel pour celle d'école intergénérationnel du travail où l'on apprendrait à déployer son action dans toutes les dimensions du personnel au transpersonnel. Il ne s'agirait pas tant de performance de l'organisation que celle du collectif. Le rôle du tueur serait alors d'apprendre à penser et travailler par modalités et espaces de controverserses professionnelles.

Il y aurait une réponse à la problématique du recrutement de ces deux étudiants, une alternative à l'arbitrage entre l'inné et l'acquis par la reconnaissance d'une compétence à la collaboration, à la mise en oeuvre de l'intelligence de la pratique...faites de déstabilisations constructives et du droit à l'erreur et à l'aventure d'une pratique en devenir.

mardi 14 sept. 2010

Travailler à plus de 50 ans

arbre positif

Travailler à plus de 50 ans ?

Le débat sur les retraites se referme sur une injonction à travailler plus tard et ouvre- vox populi- de nouveaux débats : Qu'est ce que la pénibilité? Qu'est ce que vieillir au travail? Quels parcours professionnels possibles? Quelles sont les représentations à l'oeuvre dans les milieux professionnels sur l'âge?

Une recente demande institutionnelle de produire une "formation-état des lieux" sur les problématiques du management des seniors dans les organisations du travail m'invite aux questionnements sur ces nouvelles problématiques liées au travail.

Pour aller droit au but, la question de l'âge pose celle fondamentale des discriminations à l'embauche et à la sécurisation des parcours professionnels. Il y a là à prendre du recul sur nos pratiques de management et à se confronter, avec courage, aux représentations stigmatisantes que nos organisations du travail construisent.

En effet, les mesures que les entreprises ou institutions peuvent prendre - adaptation des horaires, des postes de travail, sur certaines postures - sont bien souvent très efficaces et finalement peu couteuses. Nombreuses études sont disponibles qui montrent au coeur de la région Rhône Alpes des aménagements simples qui réduisent la pénibilité et renouent avec l'efficience dans des budgets raisonnables. Les modèles RSE sont disponibles et balisent efficacement le terrain.

Mais cette réponse ne nous satisfait qu'a moitié car elle ne répond pas au fond du débat et laisse cadre manager, DRH, responsables de formation au pied du mur et peu outillés pour agir.

En guise de réponse, je souhaiterai nous inviter à prendre la point de vue du travailleur et de nous poser la question des représentations que l'organisation du travail véhicule et des effets qu'elle produit sur les travailleurs.

Quels sont les messages que l'on construit quand on utilise le mot de senior? ou celui de jenior ? Quels sont les effets de la mise en place soudaine d'une série d'entretien de seconde partie de carrière?  Pour accompagner solidement les évolutions à l'intérieur de l'organisation du travail, n'y a t-il pas à tout d'abord s'outiller pour vérifier, questionner ce qui semble aller de soi?

La question de l'age dans l'organisation du travail n'est-elle pas celle de la représentation de l'Autre au travail et de la cohérence du métier avec les projets de l'entreprise ? Tous les modèles de formalisation et d'accompagnement que l'on peu trouver ont tous comme pré-recquis que ces questions soient traitées en amont.

Ainsi, il faut se confronter sans détour aux problématiques de la diversité dans l'emploi et s'engager dans une analyse de la pratique de terrain. Ces directions de changements sont les pré-requis qui redéploient, pour le bénéfice de tous, les valeurs qui unissent ages, sexes, parcours, aptitudes dans des collaborations aussi riches, inventives et efficaces que les collectifs sont hétérogènes.

mardi 29 juin 2010

De la beauté du geste ?

5 juin 2010

arbre positifPour les lecteurs de Philosophie magazine, la rédaction avait préparé ce mois - juin 2010- , un dossier sur la beauté.

J'y ai relevé, au cours d'un article, une définition sur la beauté : la beauté apparaîtrait quand l'individu est "unifié". Quand le geste et la pensée ne font plus qu'un, le mouvement ou la posture sont perçus comme beaux.

L'auteur fait un détour par la philosophie asiatique qui avait relevé ce fait depuis des siècles. Ainsi, la beauté n'est pas naturelle, de naissance mais est le fruit d'un processus en trois temps : l'unification de la pratique, l'éveil de la sensibilité, l'ouverture à la spontanéité.

A la lecture de ces lignes, je ne pouvais m'empêcher de faire le lien avec mes recherches sur la reconnaissance professionnelle et la transmission des savoir.

L'expression "la beauté du geste" n'est-elle pas celle qui qualifie le mieux la compétence d'un travailleur? Celui qui "a du métier" n'a t-il pas construit un processus qui tend à l'efficience de sa pratique? Certainement.

Mais pour nous, praticiens de l'analyse du travail, les étapes de cette construction sont les savoir qu'ils nous faut débusquer en chacun pour accompagner à l'appropriation de la pratique collective. Or, voici qu'au détour d'un article de magazine se dégage par ces quelques mots une piste.

Une piste qui demande à être parcourue pour voir ou elle mène mais en tout cas, un chemin à arpenter pour y reconnaître les étapes de l'appropriation d'une technique, d'une gestuelle en situation.

Pour être encore plus clair, on y retrouve ici le cheminement du musicien de jazz qui doit parcourir toutes les étapes avant d'arriver à l'improvisation, étape ultime du dialogue avec le public et le groupe.

Unifier sa pratique : Etablir un répertoire de gestuelles. Eveiller sa sensibilité : Ecouter les disques des anciens, capter des détails, s'essayer à la transcription S'ouvrir à la spontanéité : Vivre l'instant en mobilisant dans le même temps ressources internes, environnement et construction d'un point d'arrivé.

Revenons dans l'organisation du travail :

Yves Clot dit en résumé que tout travailleur qui arrive dans une organisation du travail est l'obligé du tradition qui le surplombe. L'apprentissage d'un milieu de travail et d'une pratique se caractérise dans un premier temps par un mouvement de l'extérieur vers l'intérieur. Par l'imitation des postures, des langages, des gestes il semble se construire une première étape d'unification de la pratique.

Puis, l'eveil de la sensibilité pourrait-être cette étape ou l'expérimentateur en "trouvaillant" de nouveaux gestes dans son apprentissage sans fin vers l'efficacité du geste, retourne vers le collectif avec de nouvelles idées. Confrontation, débats ont pour résultat une éducation, une expertise en construction. La perception du travailleur s'enrichit sans cesse de nouveaux détails sur la situation de travail.

Enfin, la spontanéité semble rejoindre les définitions de la compétence comme on peut en trouver chez E. Lecoeur pour qui la compétence est l'articulation de ressources int et ext, validées, mesurables et reproductibles dans un but déclaré.

Trois étapes, un parcours vers la beauté du geste, la reconnaissance de l'autre dans un art du faire.

Un travail décent?

4 novembre 2009

arbre positifAprès quelques semaines de désordre médiatique, le silence se fait à nouveau sur le travail et ses souffrances. Dejours a quitté les plateaux de télé et Clot les émissions de France Culture.

Le travail continue de tuer... statistiquement, le suicide au travail touche une personne par jour en France. Hier le harcèlement moral, ces derniers mois les politiques gestionnaires et demain?

J'ai entendu beaucoup de phrases choc pendant toutes ces semaines : des témoignages presque insupportables de travailleurs en souffrance et à l'autre bout, le président de FT avouer que le modèle gestionnaire avait vécu et qu'il fallait construire autre chose. Mais construire quoi?

Il me semble que l'enjeu des débats était de faire reconnaître que c'était l'organisation du travail qui était maltraitante et qu'il ne s'agissait plus de caractériser et d'aider les souffrances individuelles. C'est une grande avancée. Mais cependant, alors que le calme se fait, l'expression "travail décent" pose problème.

J'y vois là, plutôt une demande de reconnaissance professionnelle que de décence. Dans notre France de 2009, c'est bien la question de la reconnaissance qu'il s'agit plus que ce celle du travail décent.

Le travail décent est expliqué dans les pages de l'OIT : Le but fondamental de l'OIT aujourd’hui est de promouvoir l'accès des hommes et des femmes à un travail décent et productif dans des conditions de liberté, d'équité, de sécurité et de dignité humaine.» Juan Somavia, Directeur général du BIT Par ailleurs, le travail décent est expliqué en 4 points : "Le travail décent peut s’appréhender à travers quatre objectifs stratégiques: les principes et droits fondamentaux au travail et les normes internationales du travail; les possibilités d’emploi et de rémunération; la protection et la sécurité sociales; le dialogue social et le tripartisme."

On ne peut que convenir que le terme de "travail décent " est donc un peu fort et que si les syndicats communiquent la-dessus, le débat va risquer de tourner court.

A mon sens, c'est de reconnaissance au travail dont il s'agit. Une récente journée de formation que j'ai animé pour les cadres et dirigeant du secteur médico social m'a montré qu'il y avait beaucoup de confusion sur la reconnaissance. La question de la reconnaissance professionnelle n'est que peu abordée car elle renvoie à la notion de rémunération ou de promotion dans l'organisation. Ce qui n'est pas fait pour placer le débat sur des bases sereines.

Pourtant, elle peut être une voie de travail et de conduite du changement pour toute l'organisation. La question de la reconnaissance permet d'aborder la question de collectif de travail, de règles de métier, d'organisation prescrite et de santé au travail.

La question de la reconnaissance au travail permet de maintenir vivant le dialogue sur la pouvoir d'agir sur les situations de travail. Car la santé au travail n'est pas dans la construction de défenses, mais elle est dans l'expérience mûrie et partagée du péril conjuré.

Tests psychologiques, faisons le point

10 octobre 2009

arbre détouréEst-ce la pensée gestionnaire qui continue son travail de sape de l'humain au profit des chiffres ou la méconnaissance totale de ce qu'est un test qui conduit à toutes les dérives?

Dans notre monde du conseil, nombre de formateurs dégainent maintenant toutes sortes de tests. C'est devenu l'usage, comme une certaine image de marque. Et comme on passe de la psychométrie au marketing, tout le monde y va de son coup de photocopieuse, de son logo et du rajout de quelques questions en plus pour faire sérieux.

Ca fait classe mais c'est bidon et peut-être dangereux...

Dans cette offre, se pose t-on un instant la question de l'usager? et de notre rapport à la personne que l'on doit accompagner? Dans quel dispositif d'accompagnement mobilise t-on le test?

Avant même de proposer le test, il faudrait pouvoir répondre à certaines questions:

Qu'est ce qu'avoir recours à un test veut dire? Pour nous? Pour le sujet que l'on accompagne? Quel genre de service rend-on à la personne avec un test? Savons-vous ce que mesurent les tests que l'on propose? Sur quoi sont-ils étalonnés? Les avons-nous étalonnés nous-mêmes? Quelle est la population de référence? Dans quel cadre allons-nous faire la passation? Quel est l'état de stress de la personne? Lui avons-nous expliqué ce qu'est un test et particulièrement celui là? A t-elle bien compris la consigne? Comment va t-elle vivre les résultats du test? Est-ce l'occasion d'un dialogue ou lui remettons-nous un résultat informatisé?

On a vu il y a peu, un consultant déclarer à une personne qu'elle était comme ceci, qu'elle avait tel profil après l'examen d'un petit test qui la plaçait dans une situation donnée. "Vous avez agi comme cela, vous êtes tel type de personnalité".

Par quelle magie le consultant peut-il sonder les âmes?

Par ce blog je souhaite simplement faire le point sur les tests et poser mon cadre. C'est dans ce champ là que pour moi l'utilisation d'un test est possible.

Je me représente tout d'abord les tests à la croisée de la biologie et de la statistique. On essaie de rendre compte de quelque chose de l'agencement du psychique-biologique et de le confronter à des échantillons.

Les tests se divisent basiquement en 2 catégories : les tests d'aptitudes et les inventaires de personnalité. Les uns mesurent par rapport à un échantillon normé : âge, études, sexe etc ... les aptitudes de la personne (langage, logique, lecture) par rapport à la moyenne des personnes qui constituent l'échantillon. Les autres sont de l'ordre de l'appréciation de la personnalité.

Les inventaires de personnalité tentent d'évaluer le type d'action d'une personne dans une situation donnée.On essaie par une série d'inférences de déterminer quel types de réactions peut avoir une personne par rapport à une stimulation donnée. Ce n'est que l'organisation dynamique des réactions et leurs forces qui constituent un élément probant de la personnalité d'un individu.

De ce constat, j'en dégage des implications pour le praticien. Un test ne peut s'envisager sans annoncer clairement la référence et ce qu'il est sensé mesurer.

Aux apprentis sorciers donc d' ajouter des questions à votre test photocopié maison. Mais vous devez constituer un échantillon de personnes puis confronter le test à un autre test qui est sensé mesuré la même chose et apprécier les écarts. Enfin, je vous conseille une étude de stabilité dans le temps, disons, une vingtaine d'années. Bonjour le travail...

En posant le cadre, on peut comprendre alors que l'on mesure des données stables dans le temps ainsi qu' une force de l'expression de la réaction par rapport à un échantillon.

Mais que l'on ne peut pas en déduire avec certitude l'agir de la personne en situation donnée. Nous ne savons rien de sa compréhension d'une situation donnée. Le test seul à ses limites.

Par contre, il est possible de prendre en compte la force du trait et sa synergie avec les autres traits. Car plus le trait sera fort, plus la personne aura tendance à réagir de manière systématique quelque soit la situation... ou certains peuvent venir en pondérer d'autres.

Voici le schéma : il y a un trait qui s'exprime plus ou moins fortement et une situation donnée. De cette confrontation résulte un état affectif et cognitif (comment on pense et l'on ressent la situation). De cet état résulte une conduite adaptative.

Vous constatez alors que la situation simpliste du test cité plus haut se complexifie... les traits ne sont pas la conduite! Il s'agit toujours d'un triptyque : cognitions, émotions, actions.

Alors à quoi ça sert?

A se regarder dans un miroir fait de multitudes anonymes. C'est un peu comme la définition d'un appareil photo qui ferait une image de soi. Plus le nombre de pixel est grand, plus l'image semble juste. Mais est-ce une image juste ou juste une image? En tout cas c'est déjà pas si mal d'avoir quelque chose, de pouvoir se situer par rapport à la masse des gens, par rapport à une moyenne. Une moyenne et une norme qui ne sont en aucun cas une vérité.

Ai-je les aptitudes pour tel emploi? Comment suis-je perçu? les réponses ne peuvent qu'être formulées en rapport à l'échantillon. La réponse sera alors : dans la grande majorité des cas, les gens qui occupent tel type d'emploi répondent statistiquement à certaines aptitudes, ou, la majorité des gens ayant ce trait sont perçus comme étant ...

Pour le psychologue, le test fournit de précieuses pistes à parcourir avec la personne. Les résultats sont prétexte à penser le rapport au monde, à l'emploi... voire à alerter si des traits, des profils, des aptitudes sont hors normes. Elles peuvent être une ressources ou déceler un handicap.

Les test sont un outil précieux pour le praticien qui les comprend et sait les interpréter. Ils ne sont jamais sans effets pour celui qui passe cette épreuve. Un test est une épreuve fatigante. La restitution est une étape délicate où un mot peu heurter ou affaiblir.

Notre travail est toujours de dégager du pouvoir d'agir pas de stigmatiser. Ce qui restreint le champ et le nombre des utilisateurs des tests... mais à chacun son métier.

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ps: en se moment je bosse un livre magnifique :

Rouzel, J. (2005). La pratique des écrits professionnels en éducation spécialisée. Paris : Dunod.

Achetez le, c'est la rentrée les rayons sont pleins. Il vous servira toute l'année.

Le "sous travail" un fléau qui gangrène la société française?

Publié le 5 juin 2009

Le "sous-travail" un fléau qui gangrène la société française?

Dans "les échos" du 20 mai 2009, une interview de François Dupuy nous éclaire sur le mystérieux mal dont souffre les entreprises... L'auteur explique que nos entreprises souffrent d'un sous-travail généralisé : une "zone grise" où s'engouffrent les travailleurs pour ne travailler qu'à peine "le quart de leur temps". Ce "travail pauvre" génère un sur-coût et entraîne l'entreprise "dans une politique de rapine" : elles reculent l'âge de la retraite, embauchent des intérimaires ("qui travaillent 40% de plus que les statutaires". Cherchant à faire baisser leur coût de main d'oeuvre, les entreprises délocalisent.

Le livre de Dupuy n'est pas encore paru, ainsi, il est un peu risqué de critiquer la pensée d'un auteur par un article de presse. Cependant les conclusions de son ITW sont assez radicales : favoriser et développer l'auto-contrôle des salariés dans les organisations (pour chercher une émulation par le flicage en quelque sorte) et d'abolir l'administration.

Pour argumenter tout cela, l'auteur s'enferre dans un paradoxe : si les travailleurs ne bossent pas plus dur, on va les remplacer par des machines. Ce ne serait pas souhaitable nous dit-il. Mais il ne pose pas la question de savoir ce qu'apporte le travail humain par rapport à la machine! Si tel était le cas, son argumentation tomberait d'elle-même : le travaille humain n'est pas un travail mécanique, il est humain parce qu'il exige rupture, discontinuité, réflexions, analyses, co-ordinations. Le travail n'est pas l'équation minimale entre matières premières et production du bien. Si tel est le cas,si telle est la recherche d'une organisation, autant mettre des machines et c'est le plus souvent souhaitable.

On ne peut que déplorer sur cette base, la volonté de l'auteur de voir le retour du Tayorisme dans les organisations. On pourrait même parler d'Hyper Taylorisme puisque le contrôle ne se fait pas par le bureau des méthodes mais par les ouvriers eux-mêmes. Une culture des chiffres, de l'hyper contrainte de soi, de la culture du résultat et de la compétition qui fait toujours plus de dégâts dans les organisations du travail.

Faut-il pour autant tomber dans l'angélisme? Non! L'auteur a raison, le mauvais travail coûte cher : au niveau de la qualité de la production et tout autant, au niveau symbolique pour le sujet au travail. Comment se reconnaître et s'aimer quand on fait non pas un sale boulot mais un boulot mal fait?

Ne peut-il alors, dans cette course à la triche, au sous-travail, à y lire la limite d'un taylorisme aveugle qui ne prend pas en compte les productions collectives sur le métier?

Il y a rupture volontaire des salariés parce que le travail ne parle plus. C'est encore une fois dans les espaces de controverses que s'élaborent des stratégies du beau et du bien faire. L'histoire d'une entreprise c'est l'histoire des gens qui y travaillent, de tous les gens qui y travaillent.

Les "nouveaux pouvoirs des experts" placent les travailleurs dans l'aphonie. Ainsi, Francis Ginsgourger, dans un article de la revue Cadres de la CFDT, dénonce les amalgames langagiers des experts en organisations. "Harcèlement au travail", "risques psychosociaux" généralisent la souffrance et la banalisent :

- Ils font disparaître les histoires individuelles au profit d'une logique de chiffres

- Ils déplacent le débat : d'un problème organisationnel vers une logique d'expertise et de tableaux.

"il ne s'agit pas nier le phénomène des "risques psychosociaux" mais de comprendre ce qu'il reflète. Mon hypothèse est qu'il est contemporain d'une profonde crise de l'organisation du travail et de sa gestion. Crise d'organisations et d'institutions qui, par ce qu'elles sur-gèrent autant que parce ce qui n'y est pas géré, fait de la plupart des travailleurs les objets d'une histoire dont ils sont de moins en moins les sujets" ( F.Ginsburger, p 49, Cadres n°434).

Dupuy et Ginsburger lisent dans l'évolutions des organisations la mort du travail : "chronique d'une mort annoncée" pour l'un, "sous-travail" pour l'autre.

Ceci pourrait laisser croire qu'il y a eu un âge d'or de l'organisation du travail... Il n'en n'est rien! De tout temps le monde de l'entreprise est le siège de conflits et de débats.

C'est plutôt dans la recherche d'une cause générale, de la recherche d'expertises et de démarches globales que se situe le danger.

Il ne faut pas cesser de parler du travail, de chercher à définir les postes, les métiers, les fonctions. Pour se faire il faut maintenir, m^me à grands frais, des espaces de débats et de controverses. Ainsi, les démarches sur le mode "projet" si elles dynamisent le groupe d'intervenants, créent des solidarités mais engendrent un flou au niveau des fonctions. Projet hyper défini contre travail flou qu'il appartient au travailleur, seul, de moduler.

Le danger est alors de vivre cet investissement sur un mode personnel. Ce n'est plus un investissement, c'est un envahissement. Tout se referme alors autour du sujet au travail. Il tente d'agir pour son organisation, privé de la multiplicité des voies qui parlent par le métier partagé.

Ainsi donc, le sous-travail est peut-être moins le signe d'un sabotage que la marque d'un dégagement de l'individu face à la menace de se retrouver morcelé dans un réseau d'exigences que seul, il ne peut contenir.

"Sous-travail" et RPS sont les témoins d'un affaiblissement des solidarités des travailleurs et du manque de voie (x) des organisations syndicales...

Ainsi, l'intervention d'un psychologue du travail propose un dégagement : c'est l'action collective de définition du travail et son pouvoir d'organisation qu'il cherche à développer. A terme, les interventions qui engagent toute l'organisation du travail sont un moyen qui semble efficace pour limiter à la fois "le sous travail" comme les risques psychosociaux.

Ginsburger, F. (2009). Definition du travail et pouvoir d'organisation in Cadres, n°434 mai 2009 Dupuy,F (2009). Le sous-travail, un fléau qui gangrène la société française in Les Echos du 20/05/2009

Transmission des savoir-faire, quel contenu?

Publié le 30 avril 2009

La question que je souhaite centrale dans mon parcours est celle de la transmission des savoir en organisation.

Cela peut paraître un peu paradoxal : en effet, n'y a t il pas sur le marché quantité de grilles d'analyses et de formations autour du champ de la compétence individuelle, knowledge management, entretien d'évaluation et bilans professionnels? Alors pourquoi vouloir investir un champ déjà saturé?

Il me semble pertinent d'éclairer par la pratique de la psychologie du travail le champ de la transmission des savoir-faire pour problématiser les outils et surtout leurs usages dans les organisations.

Quel est le contexte de la question de la transmission? Celui d'un métier et d'une organisation.

Du point de vue du métier, les travaux d'Yves Clot nous ont montrés que ce mot de métier pouvait devenir un concept délimité par quatres grands axes que sont la dimension personnelle, interpersonnelle, impersonnelle et transpersonnelle.

Du point de vue de l'organisation, il s'agit de process, de règles prescrites, de représentations sous diverses formes et d'un système d'acteurs.

Ainsi une démarche de transmission des savoir-faire articule plusieurs dimensions : celle personnelle du rapport au métier et de son identité de professionnelle , celle de l'efficacité organisationnelle et des coordinations, celle du lien intergénérationnel et de postures et gestes codifiés, celle de contribution du travailleur au genre et donc de l'évolution des identités professionnelles.

Cela veut dire que si l'on se place dans le champ du métier, on ne peut transmettre ni recevoir sans agir!

Pour apprendre il faut accepter de tenir son rôle "comme obligé d'une tradition qui nous dépasse (Clot)". Il y aurait comme une place à tenir. Je ne suis pas sur que recevoir le savoir ne fasse pas peur. Il faut accepter un temps de porter quelque chose qui nous échappe avant de le faire sien et de se l'approprier.

Pour transmettre il faut s'engager dans une relation avec l'apprenant. En effet, que nous disent nos pairs psychologues ? Que le travail n'est pas la répétition mécanique de gestes ou de postures, mais la confrontation à quelque chose qui nous dépasse, le réel de l'activité.

Le réel du travail met en échec la symbolisation. Transmettre son savoir-faire c'est faire l'expérience devant les autres d'un quelque chose qui rechigne à être dit. Imaginez-vous l'épreuve! C'est un récit du corps et du de l'esprit qui se construit dans l'instant, avec les autres et par rapport aux autres. "Transformer pour raconter, raconter pour transformer " résume Lhuilier. Se transformer pour se raconter, se raconter pour se transformer sans doute.

Celui qui partage sont savoir accepte de travailler à dire et s'écoute le dire dans un mélange d'effort et de surprises. Le sujet est tout entier convoqué dans exercice.

Cela ne peut être un récit livresque,continu, sans faute. Le récit du travail qui se construit dans le groupe peut prendre de multiples formes pour un même événement. On ne transmettra jamais deux fois la même chose!

Parce que le discours d'un seul est plein d'énoncés des autres travailleurs : Dans l'atelier, le bureau, Il y a eu, à l'instant du geste, tant de choix à réaliser, que la reconstruction du discours, en miroir, n'est que figée, l'instant de la parole. S'il fallait raconter à nouveau, le récit serait autre (et son locuteur aussi...).

L'espace de la transmission est là, entre le dire sur le travail et l'intime, ce dont on ne peut pour l'instant parler. Et peut-être dont on ne pourra jamais parler ( loin de moi l'idée de rentrée dans la démarche de recherche de l'aveu. Laissons un voile sur le mystère du sujet au travail). L'espace est là, entre ce que tout le monde sait et dont le contenu informatif est faible, et l'intime qui ne se laisse que partiellement approché.

Travailler c'est tricher, travailler c'est transgresser, travailler c'est ruser, travailler c'est utiliser son corps et tous ces sens dans la recherche sans fin d'un bon geste, du beau et du bien. Transmettre son savoir-faire c'est parler de tricherie, de transgression... ce n'est pas rien.

Revenons un peu au concret. Ceux qui ont l'expérience de l'entreprise savent combien la somme de documents sur les process paraît pauvre face aux multitudes de cas qu'offre le quotidien du travail. Ce n'est qu'un savoir mort, dont l'utilité est bien pauvre face aux heures de travail dépensées à le formaliser.

Ainsi que le dit F. Martini "le technique ne recouvre jamais le travail!". Et nous poursuivons volontiers avec le psychosociologue pour dire " que l'accumulation de prescriptions techniques ne tient pas lieu de transmission du travail". Il faut aller chercher ailleurs, autre chose. Il faut alors être accompagner, introduire le tiers qui fera de tout quotidien, de toute répétition, une rupture. Le sens pourra à nouveau circuler, rien n'ira de soi, il faudra travailler à transmettre et recevoir.

On provoquera alors le récit. Violent? en tout cas inattendu. Le choc d'être confronté par le dialogue à celui qui veut savoir à tout prix et qui s'étonne de tout.

Pour qu'il y ait récit, il faut une rupture. Il faut aller la chercher, ou la provoquer par un artifice. Un récit sur la rupture du cours normal des choses au travail, là ou avant, il n'y avait rien à dire. On va alors parler de transgressions, de tricheries, de quelque chose qui ne se fait pas d'habitude. C'est l'incident, la faille, le trou, le truc qui bloque.

On ne recherche pas l'analyse, l'arbre des causes. Ici il faut parler avec ces tripes, avec son coeur, de toute la ruse déployée pour s'en sortir. Car c'est bien plus que le produit de son travail qui est en jeu...

C'est pourquoi la capitalisation des savoir-faire pour une organisation, est à la fois une formalisation mais aussi un processus continu.

Il faut alors un homme de l'art pour accompagner les travailleurs et créer les conditions favorables à cet échange : Confiance, espace protégé, absence de jugement et possibilité d'une controverse de métier (Dejours et Clot).

Du point de vue de l'entreprise, c'est accepter le changement. Mettre le pied dans cette dynamique c'est être prêt à recevoir, comme pour le travailleur, un héritage de savoir qu'il faut s'approprier. Les exécutants deviennent les inventeurs. Des inventions qu'il faut confronter aux plus grand nombre de rationalités possibles dans l'entreprise.

La transmission des savoir-faire me semble être la transmission de la transgression. Un savoir qui impose le changement. Un changement qui impose l'acceptation que tout ne peut pas être dit, ni écrit; Qu'il faut se faire confiance et rester ouvert aux autres et à soi-même.

Risques psychosociaux, une pathologie de la rupture?

Publié le 13 mars 2009

Le 12 Mars se tenait sur le Campus de Grenoble une journée d'information pour les psychologues et médecins de travail sur le thème des risques psychosociaux et de leur prévention.

"Risques psychosociaux, diagnostiquer pour agir"

Il me semble important à la suite de cette journée de soulever quelques points :

Tout d'abord la présence de nombreux médecins du travail et d'un représentant (ergonome) de l'Institut Syndical Européen. Leur présence témoigne de l'importance du sujet. Les risques psychosociaux inquiètent et mobilisent d'autres champs que la seule psychologie du travail.

Au delà des symboles que représentent leurs participations, leurs compte-rendus étaient édifiants : Roland Gauthy venait nous présenter la situation des problèmes psychosociaux en Europe. Des chiffres alarmants que l'orateur a parfaitement su mettre en correspondance avec les réalités culturelles et économiques de chaque pays de l'UE.

En réponse à cette avalanche de chiffres, le Docteur Philippe Davezies nous invitait à prendre position par rapport à une lecture statistique du mal au travail. Il nous invitait a considérer la rupture, le singulier, le cas, par une prise de distance par rapport à une ingénierie sociale. Une ingénierie sociale qui prend ses racines dans la pensée Positiviste, qui annonce un monde décrit par des lois générales lissant toutes les données qui s'écartent de la moyenne. Une pensée sociale qui aboutit à un paradoxe : en lissant les données on fait disparaître le singulier, c'est à dire, la plainte, l'individu en souffrance. Le problème que l'on souhaitait traiter disparaît par l'usage des outils d'analyse.

Mis en garde par leur faible corrélation avec la réalité et de leur faible utilité en terme d'action, nous pouvons tout de même considérer les chiffres donnés par Roland Gauthy. Rare sont les entreprises qui n'ont pas de sous-traitance en Europe. Ces chiffres sont donc tout à fait pertinents, pour vous, chef d'entreprise et moi, psychologue du travail français. En quelques mots, l'Europe doit faire face à deux grandes tendances : une adaptation nécessaire à de nouvelles pratiques de travail (TIC ) et une force de travail qui évolue (travailleurs migrants, population qui se féminise, beaucoup de temps partiel). Il est possible de cerner de nouveaux facteurs de risques : intensification du travail, un contenu du travail qui s'élargit et qui demande de mobiliser plus de compétences et enfin une modification du style de vie comme les trajets qui s'allongent.

Qui sont les gens les plus touchés? Les personnes travaillant dans les soins et la santé avec 34% de taux d'accident au dessus de la moyenne européenne, tout comme ceux de l'éducation. Tous deux loin devant les accidents dans le monde de la construction et de l'agriculture. Quels sont ces pathologies : les TMS touchent de 60 à 90% des travailleurs dans leur vie. Ces troubles se concentrent dans les PME (80%) des accidents et sur les jeunes (les 18/24 ans représentent 50% des accidentés).

Ces quelques chiffres sont pleins de surprises par rapport à nos représentations parfois un peu étriquées sur les réalités du monde du travail : les cols bleus savent mieux se prémunir de la souffrance au travail!

Y a t-il alors quelque chose qui se construit dans les milieux les moins pathogènes et qui protègent le travailleur des risques psychosociaux? Il nous est permis de répondre par l'affirmative.

En découvrant les nombreuses interventions des participants (dans les domaines des métiers de service, de la police, des plates formes téléphoniques) et les solutions mises en place, il est possible de définir des leviers pour agir sur les troubles psychosociaux au travail.

Tout d'abord et fondamentalement la prise en compte d'un milieu de travail, d'une situation complexe. C'est la raison pour laquelle je ne vais pas vous proposer une liste d'outils mais quelques orientations.

Un chiffre est remarquable dans le travail de M. Gauthy : 50% des jeunes ont plus de risques que les anciens.

Ce qui veut dire qu'il y a "un quelque chose" qui se construit par l'expérience et qui garantit une certaine santé au travail.

Alors, encore une fois dans ce blog, posons-nous la questions de l'expérience, des apports de l'expérience dans son rapport au métier, de l'activité, du pouvoir d'agir.

La solution semble là, la santé au travail semble préservée lorsqu'il est possible de mettre en place des possibilités de mobiliser un pouvoir d'agir individuel/collectif sur les conditions de travail. Le terme de pouvoir d'agir peut faire peur : on peut y lire lutte syndicale, révolutions diverses, augmentation de l'incertitude, rejet des méthodes de management...

Nous parlons plutôt de reconnaissance dans le beau et le geste utile. D'une recherche collective de l'efficience et la reconnaissance de l'apport de chacun dans cette optimisation. Il s'agit aussi de mettre en place des moyens d'anticiper des situations à risque et de se prémunir contre les effets du stress.

Ainsi, les nombreux témoignages d'actions sur le terrain présentées par les intervenants montrent que les risques psychosociaux sont, à mon sens, une pathologie de la rupture. Une rupture des liens ( communications, héritages, façons de faire, gestuelles professionnelle) entre le travailleur, le métier et l'organisation. C'est le bon geste, la bonne posture qui préserve. Cette posture n'est pas une injonction, un prescrit mais la mise en acte d'une pensée unifiée. On pourra trouver les fonctions réparatrices dans les travaux de François Roustang...

Ainsi les jeunes policiers en intervention se retrouvent exposés sans la ressource des anciens qui ont eux, à leur disposition, l'héritage de postures qui leur permettent d'éviter la violence et de gérer leur peur. Les téléacteurs de plate-forme téléphonique, en suivant leur scripts sur écran sont coupés de leur propres ressources langagières pour mobiliser leur expérience de la vente et de leur affectivité pour moduler la transaction. Les cadres n'ont que peu de solidarités et d'échanges pour apprendre leur métier et le sens de leur mission qui est de protéger et valoriser leurs équipes. Privés de l'expérience de leur pairs ils ne peuvent jouer leur rôle...

Tous les acteurs invités se jour là traçaient le même chemin : celui d'entrer dans un monde de conflits. Renouer le lien s'est permettre la controverse de métier. C'est le débat social qui permet la santé. La construction de l'expérience, même à l'échelle de l'organisation passe par des phases de crises, d'essais. Ce qui est important dans la débat c'est qu'il rassemble plus qu'il ne sépare. Elle construit la reconnaissance de l'autre en tant que "contributeur" au bien être commun ce qui ouvre bien des voies d'intégration.

La réponse à la problématique des risques psychosociaux est pleine de surprises : Elle apparaît comme une souffrance individuelle pourtant la solution est dans l'activité collective . A la culture du chiffre qui recherche le rendement apparaît la nécessité d'une culture de métier qui recherche l'efficience.

La souffrance d'un seul témoigne donc du mal de l'organisation.

Face aux risques psychosociaux, les entreprises sont donc pleines de ressources! Tout est là, à disposition du manager, des RH, des CHSCT pour se prémunir et anticiper dépressions, stress, abandon de la motivation etc etc...

Les psychologues du travail proposent 1000 façons de re-tisser des liens pour maintenir vivant une controverse de métier, un débat social portés par l'amour du métier et la reconnaissance de soi et des autres dans le beau et l'utile.

Segmentation du travail et tolérances des contraintes

Publié le 6 février 2009

Depuis trois mois, les usagers et fonctionnaires du bureau de poste de mon quartier vivent une petite révolution.

Le bureau de poste tout entier passe à l'heure des TIC!

Fini les aléas des guichets, les files d'attentes. Le look du bureau est maintenant "service public" : une borne à l'accueil propose de choisir son ticket de passage en fonction de la demande. Puis, muni du précieux sésame, il suffit d'attendre sur une banquette que s'affiche son numéro et celui du guichet pour être servi.

J'ai vécu cela de manière assez négative!

Mon bureau de poste de Mon quartier livré en pâture aux ERP! Je voyais déjà le tableau : Les tâches devenues segmentées, les contraintes exogènes pesant sur l'activité du fonctionnaire, les TMS, l'absentéisme au sommet et l'économie de personnel allait fortement malmener cette organisation du travail et ses collectifs.

Mon enquête en voisin m'a forcé à nuancer ma vision et a tirer quelques conclusions sur l'implantation des TIC dans l'organisation du travail... Curieusement, et pour l'instant, les fonctionnaires s'y retrouvent.

Voilà bien un mystère de la normalité du travail qu'il me faut éclaircir!

Quelques questions entre deux courriers à poster me révèlent qu'ils ont compris que cette segmentation des tâches étaient construite sur une modélisation partielle de leur métier. La preuve en est qu'il arrive parfois qu'une demande d'un usager explose les normes établies. On voit alors sortir le chef de son bureau (sûrement alerté par le logiciel) et venir voir les guichets lorsqu'un traitement est anormalement long.

De même, cette normalisation et mesure du temps de service à l'usager peut permettre la comparaison chiffrée des fonctionnaires entre eux et de là, en déduire leur efficience. D'où une possible rémunération à la tâche. Les préposés en sont conscients.

Cherchons quelques pistes :

Un fait connu par l'implantation des TIC dans les organisations du travail c'est que le personnel gagné sur les tâches de saisies ou de traitement de certains processus, se retrouve dans un autre dispositif. Ainsi, la rationalisation du service, si elle a permis d'économiser du personnel derrière le guichet, doit ouvrir de nouveaux postes. Pour preuve, il y a maintenant à l'entrée du bureau de poste, une charmante personne qui "aide" les usagers à faire le bon choix de service.

Ce point est important car il est très instructif : La personne à l'accueil doit palier le manque de discernement de l'usager qui ne sait pas comment qualifier sa demande. Soit. Mais nous pouvons y voir aussi, le fait que l'usager résiste à faire gratuitement une part du travail du fonctionnaire. Avant, c'était au fonctionnaire à opérer le choix de séquences d'actions en fonction de sa propre analyse de la demande de l'usager. Maintenant, c'est à l'usager de bosser et gratuit! Normal que certains résistent ou tentent de contourner le système...

Pareillement, il y a maintenant à l'entrée un guichet à tout faire qui ne dit pas son nom : il s'agit du retrait des colis et de l'affranchissement. Mais comme il est près de la borne, les usagers viennent souvent obtenir un petit "bonus aide" de la part du fonctionnaire : de la monnaie pour un timbre, un affranchissement sans attendre son numéro.

J'y vois là, un vestige de l'ancienne organisation qui ne veut pas mourir ou le maintient au prix fort, d'une organisation collective du travail qui ne peut pas se couper totalement du service à l'usager qui forcement déborde le cadre.

Tout ce passe comme si il fallait un espace non segmenté, un "guichet d'incertitudes" pour évacuer une trop grande rigidité de cette nouvelle organisation postale. Ce guichet à l'entrée m'apparaît comme le sas pour évacuer la tension en cas de coup dur. Il faudrait que j'aille cuisiner le préposé... Cela voudrait dire, que loin de la prescription des grands informaticiens du service des postes, les préposes de mon bureau, ont recréés ensemble un espace de régulation sociale pour évacuer la tension induite par cette sélection à l'entrée obligatoire. Humm, je suis fier d'eux.

Sérieusement et pour conclure:

Ce qui veut dire que l'appropriation d'un système TIC ne va pas de soi et ne peut se décider sur le papier. Il faut avoir des éléments de vie au travail pour essayer d'interpréter l'usage des interfaces.

Pour que cette appropriation semble fonctionner, il a fallu que les préposés sacrifient quelque chose pour obtenir une amélioration de leur condition de travail. Accepter d'être surveillés et minutés. En laissant traîner une oreille dans le bureau de poste, je me suis surpris à entendre un préposé dire qu'il était content de cette organisation car il y a avait plus les interminables queues dans l'agence. Les agents de la poste ont accepté une amputation apparente de leur liberté d'organisation pour offrir un meilleur service et un meilleur accueil à l'usager.

Il y va de l'image métier du postier. Il n'est plus celui qui" rame" au fond de la salle, tout au bout de la queue, mais est mis en scène par l'organisation du travail : plus de queue (ambiance moins Russie rideau de fer), les queues bornées lui laissent en espace pour respirer et être visible par tout le monde dans l'agence. Et enfin, la relation de service est aussi modifiée par le fait que le client vient avec une demande élaborée ou pré-élaborée (par la sélection sur la borne) . Il fait symboliquement une partie du travail, partage avec le fonctionnaire une partie de son labeur. Vers une nouvelle donne dans la relation de service?

Deusio, le poste d'aide à tout faire qui courrait derrière les fonctionnaires est lui aussi mis en scène de manière positive. La personne est à l'accueil et en aidant la sélection des ticket aide les autres en amont de leur tâche.

Enfin l'existence de ce que j'appelle la zone d'incertitude nécessaire - le guichet à tout faire qui ne dit pas son nom- est une voie symbolique et technique qui permet aux fonctionnaire de réaliser un ajustement nécessaire face à la contrainte des logiciels qui découpent et prédéterminent leur tâche. Je pense qu'avec cette possibilité, ils se sentent moins exposés.

Ces quelques lignes pour évoquer que pour travailler la conduite du changement et l'appropriation des TIC il faut aller chercher des données qui sont des données de métier, de représentation de la tâche, d'héritages socio-techniques. On le voit, le mystère de la normalité du travail ouvre sur bien des territoires du métier. Dimension personnelles, interpersonnelles, transpersonnelles et impersonnelles se répondent. Il faut ranger son logiciel d'aide à la gestion et ressources humaines (si si cela existe!) et attaquer le métier, chercher, découvrir et partager.

Si jamais la machine s'emballe, qu'effectivement les TMS font un bon, que la qualité du service pose problème en regard des normes il faudra bien intervenir.

Dans ce cas, c'est au sein des collectifs qu'il faudra aller chercher une info pour trouver quelle adaptation réaliser. Une adaptation peut être pas évidente ni efficiente mais qui aura du sens pour les fonctionnaires du bureau de poste. La solution sera probablement là, dans une recherche-action de leur activité de service.

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Ce petit texte n'est en rien une enquête rigoureuse, mais à vocation "à divertir" le lecteur en essayant de faire passer quelques idées sur la conduite du changement et l'analyse de l'activité. Ce qui est valable pour mon petit bureau de poste pourrait l'être pour de grandes organisations du travail...

Ticket psy, le retour du fordisme ?

Publié le 4 Décembre 2008

En effet, les coûts engendrés par le stress, les troubles musculo-squelettiques (TMS), les dépressions, harcèlements, erreurs humaines, démotivations représentent un pourcentage non négligeable du budget d'une entreprise.

Une politique gestionnaire de la santé au travail est donc sur le point d'apparaître dans le monde de l'entreprise. Il est possible d'en définir deux grands contours : les dispositifs d'alerte et de contrôle internes, des solutions individuelles de prises en charges "externalisées".

Les dispositifs d'alertes: J'avoue ici n'avoir pour l'heure que peu informations ces dispositifs. Mais le principe est le suivant : il s'agit de mettre un référentiel de bonne pratiques et de bonnes attitudes au travail. L'invitation est alors lancée auprès des salariés d'être vigilants quant au non respect de ces directives et d'alerter des personnes relais dans l'entreprise (délégués du personnel, syndicalistes, chef d'équipe).

Le ticket psy : Il s'agit comme les chèque service d'avoir la possibilité de rencontrer un psychologue avec une prise en charge des coûts. Bien sur, il y aura une suite de cabinet accrédités et d'autres pas. Ceci pour normaliser la démarche, le recours au psychologue qui intervient auprès de la personne souffrante dans son cabinet...

Qu'est ce qui nous pose problème?

Le problème est la volonté de restaurer une série de prescriptions pour améliorer la santé au travail. C'est le retour du "One Best Way" du Fordisme. Le retour du bureau des méthodes dans l'entreprise : montée en puissance de l'ergonomie, de référentiels de bonnes attitudes, des bons gestes. Il s'agit d'établir des scripts comportementaux d'un certain "laborieusement correct" comme solutions à tous les mots du travail. Des référentiels servant alors a comparer les entreprises ayant des bons ou des mauvais chiffres de "stress"...

De la même manière, les tickets psy sont un dispositif qui se centre sur la personne et non sur l'organisation. Il se développe ce qu'Yves Clot appelle : "une sorte de recyclage des déchets subjectifs du travail", une sorte de nouvel hygiénisme de la santé au travail.

Pourtant la maladie au travail est importante et doit être entendue. Elle a quelque chose à dire à l'organisation.

Les recherche de la psychologie du travail ont pour but de montrer l'énigme de la normalité au travail. C'est à dire de se poser les questions dans des situations où tout fonctionne bien pour comprendre le système d'échange entre l'individu et la tâche.

Les situations sont nombreuses dans lesquelles les salariés "n'en font pas une maladie!".

Comment font-ils? Où trouvent-ils cette énergie? Comment transforment-ils les situations de travail en ressources? Par la reconnaissance du beau et du bien! Le travail en équipe, en collectif offre la possibilité réparatrice de se reconnaître dans une pratique. C'est la reconnaissance, non pas financière, non pas hiérarchique, ma la reconnaissance entre pairs qui est le garant d'une confrontation victorieuse à la tâche quotidienne.

Une reconnaissance dans quelque chose qui est de l'ordre de sa pratique, son geste à soi, son art de faire. Un geste qui fait écho au métier, à une communauté de destins, d'une histoire des outils, d'une HISTOIRE D'UN SENTIMENT de partager quelque chose de commun qui possède une histoire. Il y a donc dans cette diade métier "transpersonnel"/ style individuel la possibilité d'être reconnu non pas pour qui on est, mais pour ce que l'on fait, ce que l'on est capable d'accomplir!

Ainsi, la réponse des psychologues du travail à la question de "santé et travail" n'est certainement pas celle d'un unique recours à une norme et à des soins individuels.

Elle réside dans la mise en place de collectifs de travail : un collectif dans lequel il est possible de soutenir la CONTROVERSE PROFESSIONNELLE, LA DISPUTE DE MÉTIER. Il faut aller voir ce qui se fait en situation et l'ouvrir au débat. Il faut instituer des débats sur l'activité, sur ce qui se fait, sur ce qui se fait pas, sur ce que l'on aurait aimé faire...

Les choses peuvent se faire simplement car ces étapes de débats participent à la normalité d'une entreprise. Il est normal d'avoir des espaces d'échanges sur la pratique et pour le métier. Ici apparaît donc un rôle possible du psychologue du travail, celui d'accompagner la création et l'autonomie de ces espaces d'élaborations. Rien de révolutionnaire donc, mais un travail nécessaire pour la bonne santé de l'entreprise et de ces salariés.

De mon expérience, dont la trace apparaît dans ce blog, je peux témoigner de la puissance de la mise en place de ces lieux d'élaborations sur l'activité. Qu'ils prennent la forme officielle de travail sur la communication ou la transmission des savoirs, il faut s'engager avec les membres de l'entreprise au nom du métier et pour le métier. Avec des outils adaptés et une conduite rigoureuse de ces entretiens, la santé au travail est bien là. Dans la restauration de la reconnaissance professionnelle et du pouvoir d'agir.


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Ce texte fait suite à une conférence d'Yves Clot donnée à Lyon jeudi 4 Décembre 2008.

Je le remercie grandement de sa démarche d'être venu témoigner et baliser par le débat le champ d'action des psychologues du travail.

Les entreprises en réseau, un colosse aux pieds d'argile ?

Publié le 3 Décembre 2008

Je me propose de partager brièvement un retour d'expérience d'une organisation du travail fonctionnant totalement par le numérique, pour le numérique.

Cet événement, un dysfonctionnement auquel j'ai été confronté, fait sens pour le psychologue du travail. Il me permet de visiter à nouveau mon travail de recherche sur l'entreprise en réseau.

Une entreprise qui parait sous la plume de bien des auteurs, assez paradoxale : une démultiplication des processus de l'activité numérisée qui ne peut résoudre totalement les aléas des interactions humaines.

L'argumentaire le plus utilisé pour vendre des ERP est l'intégration des systèmes, la convergence numérique.

Une convergence rendu possible par la multiplicité des passerelles entre les réseaux. Une convergence rendue possible par l'usage d'interfaces qui modifient la perception de l'utilisateur : unité de lieu et d'action sur l'environnement de travail.

Le second argumentaire repose sur la lisibilité de l'entreprise. Il est possible au consommateur de service de tout connaître de l'avancée de son dossier à distance.

Enfin, l'entreprise parce qu'elle accepte de normaliser ses processus s'ouvre à la soustraitance. Ceci à deux effets: Les frontières physiques de l'entreprises s'effacent peu à peu. La hiérarchie se multiplie en sous-systèmes, "problématisant" le management et les retours d'expérience.

Est-il encore besoin d'expliquer, pour le dernier facteur, que la modélisation des activités par les ERP se basent de facto sur une vision simplifiée de l'entreprise et des étapes de production, ne tenant pas compte des aléas du réel?

Ceci à pour résultat de fragiliser le travailleur en ce sens que l'intimité nécessaire à l'activité de chacun est perturbée. Privé d'espace secret de recherche, de trouvaille, de bidouillage, le travailleur du numérique, même le plus modeste, est exposé.

Une sur-exposition du travailleur qui est gommée, rendue supportable par les interfaces qui donnent aux travailleur une illusion de contrôle sur le travail. L'interface sécurise et protège dans un simulacre d'ubiquité. Si bien que le niveau de vigilance tombe, la confiance va de soi, les habitudes de passer d'un écran à l'autre font le reste.

Au bout du compte, quand l'incident arrive, on en revient "au facteur humain". Sécurisé un réseau, faire monter la qualité répond toujours aux mêmes impératifs : prendre le temps de parler métier, se réunir, se rencontrer, accepter de mettre en place de manière concertée des processus validés pour un temps, accepter l'autre, comprendre que l'on fait partie d'une seule et même équipe...

Lecture conseillée: le toujours moderne "illusion informaticienne" de F.Pavé.

Action et Dialogue

Publié le 19 0ctobre 2008

"Il est impossible de saisir l'homme de l'intérieur, de le voir et le comprendre en le transformant en objet d'une analyse impartiale, neutre, pas plus que par une fusion avec lui, en le "sentant". On peut l'approcher et le découvrir, plus exactement le forcer à se découvrir seulement par un échange dialogique" Bakhtine. Ainsi, le dialogue dans le groupe qui analyse ses pratiques de métier n'est pas l'antichambre de l'action. Le dialogue est activité, la parole adressé à l'autre et dans le même temps à soi-même est remplie de propositions d'actions nouvelles. Ce qui se joue entre nous, c'est de faire l'expérience vécue de l'expérience vécue. Ainsi la parole nous transforme...

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